Pinochet, un tyran libéral ?

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Comment Pinochet a-t-il pu concilier ses aspirations profondément anti-libérales de dictateur avec des réformes d’inspiration libérale ? Entretien avec Michel Faure.

Un entretien exclusif de Contrepoints avec Michel Faure, auteur de Augusto Pinochet, paru le 23 janvier aux éditions Perrin.

Contrepoints : Pinochet, comme vous le dites dans votre nouveau livre « Augusto Pinochet », est l’un des personnages les plus détestés du XXe siècle. Étiqueté « tyran libéral », vous rappelez tout de même qu’il était surtout mû par un anticommunisme féroce. Est-ce là l’essentiel de son moteur idéologique ? Comment a-t-il pu concilier ses aspirations profondément anti-libérales de dictateur avec des réformes d’inspiration libérale ?

Michel Faure : Pinochet était un homme secret et réservé, et le bonheur d’écrire cette biographie a été de percer certains de ses nombreux mystères. A priori, le « tyran libéral » semble un oxymore parfait, mais en l’occurrence, Pinochet fut bien les deux à la fois : un dictateur dont le régime fut extrêmement violent, mais aussi un libéral.

Je pense qu’il est devenu libéral parce qu’il avait depuis longtemps considéré que le communisme était un danger pour le Chili. En 1948, quand le Parti communiste chilien est soudain interdit, Pinochet est chargé de diriger un camp de prisonniers dans le village de Pisagua, dans le nord du pays.

Il se dit fasciné par l’enthousiasme et le sens de l’organisation des militants communistes. Ils font du village où ils sont retenus une sorte d’académie à ciel ouvert où s’étudie le marxisme-léninisme. Les prisonniers sont fiers d’être membres du Partido Glorioso, le parti glorieux ! Cette efficacité et ce prosélytisme l’impressionnent et l’inquiètent.

Puis, vers 1955, son anticommunisme trouve enfin, avec le libéralisme, le moyen de répondre au marxisme.

Pinochet découvre les idées libérales par ses lectures, mais surtout par la situation économique chilienne de 1955, quand une équipe d’économistes de Chicago, la mission « Klein Saks », vient à Santiago invitée par le président de l’époque, Ibañez del Campo qui a conduit l’économie dans l’impasse de l’autarcie et du protectionnisme. Ces économistes américains proposent à Ibañez des solutions libérales qui vont susciter une émeute qui restera connue comme « la Bataille de Santiago ».

La même année 1955, un accord est conclu entre l’école d’économie de l’université de Chicago avec celle de l’université catholique de Santiago. Les échanges d’élèves et de professeurs et de nombreux articles dans le quotidien El Mercurio diffusent alors ces idées libérales nouvelles. Elles intéressent un amiral de la marine, Toribio Merino, et le directeur d’El Mercurio, Arturo Fontaine : deux amis d’enfance de Pinochet.

Après les désastres économiques et sociaux (auxquels la CIA n’est pas totalement étrangère) de « la voie chilienne vers le socialisme » chère à l’Unité Populaire, soutien du nouveau président Salvador Allende, Pinochet est certain que le libéralisme constitue le remède idéal pour relancer l’économie effondrée par le centralisme socialiste.

Contrairement à ce que suggère votre question, Pinochet, dictateur, n’avait pas d’aspirations « profondément antilibérales ». Au contraire, il a tout de suite fait venir ces jeunes économistes chiliens formés à Chicago dès la victoire du coup d’État, avec la certitude qu’ils seraient les plus efficaces pour relancer la croissance, ouvrir et libérer l’économie. Bien sûr, ce libéralisme cantonné (au début) à l’économie, n’empêche pas le dictateur d’écraser ses adversaires avec une violence et une cruauté inouïes. C’est un soldat. Il se dit en guerre. Il tue ses ennemis. Pour lui, et pour d’autres Chiliens qui lui sont restés fidèles, il a ainsi aussi sauvé la patrie de la menace communiste. Pour d’autres, il fut une brute qui a terrorisé et fait taire toute velléité d’opposition. Ces deux jugements contradictoires sont fondés et dignes d’un débat.

Le silence du peuple arrange les libéraux pour mettre en place sans encombre leurs réformes. Il s’agit d’un contrat faustien peu honorable avec la dictature, mais il s’avère pragmatique. Les Chicago boys, par ailleurs, ne cachent pas leur désir de voir, avec le retour des libertés économiques, celui de la démocratie. Ils l’écrivent noir sur blanc dans leur programme, et Pinochet le sait bien et les laisse faire. Lui aussi, bizarrement, pense au retour à la démocratie, qu’il souhaite « autoritaire et protégée ». Donc oui, il fut bien un tyran libéral, aussi étrange que cela puisse paraître.

 

En vous lisant, on est surpris de voir à quel point ce personnage falot, médiocre en tout, a réussi presque sur un malentendu à accéder au pouvoir suprême. N’y a-t-il pas quelque chose de profondément ironique à voir ce personnage qui s’est la plupart du temps laissé porter dans sa carrière par la bureaucratie militaire devenir l’instrument de la révolution libérale chilienne ?

Pinochet, depuis son plus jeune âge, est un soldat légitimiste, l’un de ceux que l’on surnommait  les Prussiens, disciplinés et obéissants aux autorités civiles. Il évite durant toute sa carrière de se mêler à des conflits politiques, reste discret, obéissant, terne et peu disert.

Il n’est ni aimable ni, moins encore, charismatique, mais il reste un légitimiste sincère, même quand Allende, qui le juge – comme d’ailleurs la CIA – un type inoffensif et assez médiocre, le nomme commandant en chef des forces armées.

À ce moment – 19 jours avant le 11 septembre 1973 – la marine, l’aviation militaire et les carabiniers fomentent un coup d’État, et il ne reste plus que l’armée de terre à convaincre, et donc son chef, Pinochet, et ce n’est pas facile. Pinochet, finalement, rejoint à reculons les conjurés trois jours seulement avant le coup d’État, inquiet, voire peureux, et avant tout soucieux de sauver sa peau.

Le coup d’État a lieu avec lui, et l’on découvre alors un nouveau Pinochet, mû peut-être par la peur de la défaite, ou l’adrénaline du combat à venir. Quelqu’un un jour déclara que Pinochet n’avait pas fait le coup d’État, mais que le coup d’État l’avait fait, et c’est tout à fait juste. Il réussit à prendre le contrôle d’une junte de gouvernement censée être collective, et très vite, on ne parle plus de régime militaire, mais du régime de Pinochet.

Comment s’est opérée cette transformation d’un soldat prudent et discret en un dictateur déterminé et contradictoire, qui cherche, après avoir mis à bas toutes les institutions de la démocratie, à en construire une nouvelle, « autoritaire et protégée », pour mieux résister aux assauts du communisme ? Comment a-t-il changé la société chilienne, meurtrie et divisée par les violences et les inégalités, et réunie, 17 ans plus tard, par une modernité inédite et une démocratie retrouvée ?

Comme je le disais plus haut, je ne crois pas que Pinochet a été « l’instrument de la révolution libérale ». Il en a été au contraire l’initiateur. C’est lui qui a déclenché cette révolution libérale, puis l’a encouragée face aux résistances de la bureaucratie et des militaires, et il l’a laissée se développer jusqu’au moment où les conditions étaient réunies de restaurer la démocratie et de laisser vivre une société ouverte et modernisée par le coup de fouet de mesures libérales.

Le dernier ministre des Finances de la junte, Hernán Büchi, est nommé à ce poste en 1985, trois ans avant la fin de la dictature qui se termine de façon démocratique en 1988 par l’échec de Pinochet lors d’un référendum sur la fin ou la continuation du régime militaire.

Ce libéral, qui n’est pas un Chicago boy pour être un ingénieur qui a ensuite étudié l’économie à l’université de Colombia, à New York, va rendre, une fois la démocratie revenue, cet hommage à Pinochet :

L’histoire de l’Amérique latine n’a pas été celle de Fidel Castro, comme toute conscience progressiste des années 1970 le pensait. Elle a été celle d’une figure – déplaisante pour beaucoup – d’un militaire sans éloquence, mais tenace, le général Pinochet qui a su affronter les mythes en vogue et gouverner de façon efficace à la hauteur des potentialités du pays.

 

Le Chili d’aujourd’hui est en crise. C’est l’héritage de Pinochet qui est remis en cause ? La transition qu’il a voulu vers la démocratie libérale est-elle en train de s’enrayer ?

Ce que l’on a appelé la transition entre la fin de la dictature et le retour de la démocratie – un processus qui commence dès 1983 et s’est terminé au tout début des années 2000 – a été menée de façon sage et responsable, d’une manière donc très chilienne, où dominent la prudence et la modération.

Les nouveaux dirigeants, coalisés dans une option centriste ont su à la fois déconsidérer la dictature en exposant ses terribles atteintes aux droits humains, garder la constitution de 1980 – bien qu’elle fut « écrite avec la pointe d’une baïonnette », dira un sénateur socialiste -, et conserver les politiques économiques libérales de l’ancien régime.

La crise d’aujourd’hui a pour origine, à mon avis, les illusions du régime militaire et les errements des présidents du Chili au pouvoir après la période de transition. Cette crise actuelle a pour origine les inégalités sociales d’un pays qui a cru, avec le succès des méthodes libérales, être enfin entré dans le « premier monde ».

Or, les artisans de la réforme des retraites, notamment José Piñera et Hernán Büchi, ont oublié les pauvres. Ils ont libéré l’État chilien de la charge de la gestion des retraites, fait fructifier l’épargne des salariés, et offert au pays tout entier une vaste épargne avec laquelle investir et croître. Les succès spectaculaires du Chili post Pinochet ont eu pour origine cette politique de capitalisation des retraites.

Mais pour entrer dans le système, il fallait avoir des revenus réguliers et suffisants pour qu’on en retire 10 % chaque mois afin d’abonder le fonds de retraite de son choix. Ce régime a donc été très favorable à la classe moyenne aisée, mais a oublié les travailleurs précaires, le secteur « informel », les salariés pauvres, les paysans sans terre. Bref, le Chili aujourd’hui découvre qu’il est encore un pays d’Amérique latine.

Par ailleurs, les AFP (administrations de fonds de pension), au nombre de dix-sept et théoriquement en concurrence les unes avec les autres, ont réussi à s’entendre et à augmenter leurs frais de gestion et les salaires extravagants de leurs responsables de façon scandaleuse et spectaculaire, au point de ne plus pouvoir servir des pensions aussi intéressantes que celles d’autrefois.

Dès lors, les gouvernements post-transition ont été coupables de négligence à l’égard des excès de ces fonds. Ils n’ont pas assuré leur nécessaire régulation. Pire, ils ont souvent voulu réformer ce système dans un sens étatique, bien sûr. Des réformes s’imposent, c’est vrai, mais elles devraient rester libérales.

Il ne faudrait pas, comme a voulu le faire la présidente socialiste Michèle Bachelet, réintroduire l’État dans la gestion des retraites, ou comme d’autres l’ont proposé, de faire participer les employeurs au financement de l’épargne retraite de leurs employés.

Je crois qu’il vaudrait mieux réformer le système actuel de retraites par capitalisation afin qu’il bénéficie à tous les Chiliens, y compris les plus précaires et les plus pauvres.

Il faudrait pour cela moduler les taux en fonction des situations, réduire les frais de gestion des AFP, élargir le nombre de celles-ci pour casser les tentatives d’ententes, et s’assurer du maintien des conditions d’un marché de l’épargne-retraite libre, souple, ouvert à tous et concurrentiel.

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