Ce qui se cache derrière la réglementation « anti-Airbnb »

airbnb by Scott Lewis (CC BY 2.0) — Scott Lewis, CC-BY

L’enchaînement des étapes contre Airbnb fleure bon la démagogie, mais a également un relent de prohibition.

Par Pierre Tellep.

Depuis le 1er décembre, nouveauté dans le monde de l’investissement locatif type Airbnb : l’obligation pour toutes les plateformes d’annonces de location saisonnière en ligne, c’est-à-dire outre Airbnb, Booking.com, Abritel, et autres Gîtes de France, de fournir à toutes les mairies qui le demandent la liste des propriétaires qui louent en courte durée sur leur commune, et même la liste des incidents ayant pu se produire entre les propriétaires et locataires.

Déjà, petite incohérence territoriale, les mairies n’ont pas la compétence tourisme, contrairement aux agglomérations, départements et régions. Mais les maires ont posé des questions sur Airbnb, il ne fallait pas, bien fait pour eux…

Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est la petite histoire que l’on soupçonne à l’origine de cette décision, et ses conséquences.

Décryptage du dernier psychodrame en trois actes autour de Airbnb.

C’est quoi Airbnb et à quoi ça sert ?

Airbnb, c’est cette plate-forme qui permet aux gens normaux d’améliorer un petit peu et légalement leur niveau de vie, en louant soit leur résidence principale, soit un logement aux touristes et autres personnes de passage dans leur ville.

Ils rendent service à ceux qui n’ont pas les moyens d’aller à l’hôtel, ont envie d’avoir un petit espace à eux, disposant d’une cuisine.

En échange de cela, de leur hospitalité, les hôtes Airbnb sont rémunérés à la nuitée.

Cette façon de gagner de l’argent semble fonctionner, il fallait donc la réguler…

De plus, c’est médiatique de taper sur Airbnb, pourquoi s’en priver ? On ne va quand même pas favoriser le tourisme dans le premier pays touristique au monde. Ce serait trop facile.

Cela donne une petite histoire en trois actes.

Acte un : les sénateurs sortent les crocs contre Airbnb

C’est le Sénat qui a dégainé le premier, en déposant un amendement permettant à chaque maire de choisir librement la durée des locations de type Airbnb dans sa ville.

Une mesure choc, mais sans aucun risque pour nos parlementaires, qui savent très bien qu’un amendement voté par le Sénat n’a aucune chance d’être mis en œuvre dans la vie réelle, puisqu’il peut être détricoté par l’Assemblée nationale, où le parti gouvernemental bénéficie d’une large majorité.

Et c’est l’Assemblée nationale qui a toujours le dernier mot.

Cela ne coûte donc absolument rien au Sénat de proposer, en sachant que de toute façon le projet ne sera pas adopté mais permet de montrer les muscles, s’adresser à un certain électorat, sans avoir jamais à en subir la moindre conséquence.

C’est une pratique complètement classique des parlementaires. Elle est également sans risque, car le gouvernement, garant de l’économie du pays et désireux que la croissance reparte pour afin d’être réelu sur son bilan, est plutôt favorable à l’économie collaborative, qui génère justement de l’argent que les ménages peuvent dépenser et qui contribue donc à faire tourner les entreprises, locales qui plus est.

Par ailleurs, les maires qui sont sur le terrain, subissent les récriminations des lobbys hôteliers qui se sentent lésés par Airbnb, et celle des copropriétaires de résidences huppées, qui se sentent agressés par l’arrivée de touristes.

Or, ce sont les élus locaux qui élisent les sénateurs.

Pourquoi les sénateurs se priveraient-ils de faire plaisir aux élus locaux en proposant des mesures choc, qui de toute façon n’ont aucune chance d’être adoptées puisqu’elles contreviennent à la philosophie générale de l’État ?

Acte deux : l’Assemblée nationale détricote le système et renvoie la patate chaude

Nous retrouvons notre petit amendement anti-Airbnb du Sénat qui arrive à l’Assemblée nationale.

Et là, que se passe-t-il ? Oh ! Surprise ! La proposition est rejetée.

Les médias en sont restés pantois, quel coup de théâtre…

Plus sérieusement, les députés eux aussi, ont envie de faire plaisir aux élus de terrain.

Pas parce qu’ils sont élus directement par eux, mais parce qu’ils les croisent tous les jours… et souhaitent parfois prendre leur place.

Il faut donc trouver une mesure compensatoire qui satisfasse tout le monde ; et si au passage cela peut mettre quelques maires dans l’embarras, pourquoi pas. Ce sont eux qui ont demandé, non ?

Et hop, résultat.

On sort du chapeau une obligation pour Airbnb de transmettre les coordonnées des propriétaires à toutes les villes qui le souhaitent.

Plus grand-chose à voir avec la proposition de départ du Sénat, mais ce n’est pas grave, on parle quand même de Airbnb.

D’une pierre deux coups, d’un côté, le gouvernement montre qu’il est à l’écoute des élus locaux, et d’un autre côté, comme de plus en plus souvent, il leur renvoie la patate chaude.

Le message aux maires est assez limpide : si vous voulez restreindre les activités de Airbnb, pas de problème, vous allez vous en occuper, et vous allez tout gérer seuls.

Acte trois : Airbnb compte les points

En réponse, Airbnb a bien entendu fait savoir qu’il allait respecter la loi, qu’il fournirait les données en temps et en heure. Des données brutes bien sûr, à charge pour les municipalités de les exploiter, ce qu’elles feront difficilement, par manque de temps et de moyens1.

Nous voilà donc revenus à la case départ.

Mais ce n’est pas un problème, les médias ont relayé la mesure à grands renforts de moyens, l’opinion publique est informée qu’il y a une volonté de lutter contre les méchants propriétaires, c’est tout ce qui compte.

Quelles conséquences ?

Cet enchaînement d’étapes fleure bon la démagogie, mais a également un relent de prohibition.

À force de vouloir interdire de manière directe détournée des activités économiques qui bénéficient aux individus normaux, le risque est de créer des activités parallèles, aux mains d’individus beaucoup plus glauques.

La France a-t-elle besoin de propriétaires qui investissent et rendent service aux touristes, ou alors de petits malins qui cherchent à contourner les règles pour s’engraisser sur le dos du mammouth ?

  1. Les données tant convoitées que Airbnb est obligé de transmettre désormais, sont des données publiques, que Airbnb n’a jamais cachées.
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