Le boom des profs non titulaires, un tournant pour l’Éducation nationale ?

Selon les derniers bilans du ministère de l’Éducation nationale les embauches de professeurs contractuels, non titulaires, sont en plein essor.

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Le boom des profs non titulaires, un tournant pour l’Éducation nationale ?

Publié le 16 septembre 2019
- A +

Par Claude Lelièvre1.
Un article de The Conversation

Pour exercer en tant qu’enseignant, il faut en principe réussir un concours – celui de professeur des écoles, le CAPES ou encore l’agrégation quand il s’agit du secondaire. À cette règle, il existe néanmoins des exceptions. Pour faire face aux postes non pourvus, les académies recrutent aussi hors du vivier des fonctionnaires des candidats issus d’autres parcours ou univers professionnels.

Selon les derniers bilans du ministère de l’Éducation nationale ces embauches de professeurs contractuels sont en plein essor. Leurs effectifs progressent de 2,7 % par an depuis 2010-2011. Entre les années scolaires 2016-2017 et 2017-2018, ils ont bondi de 11,8 %, alors que le nombre d’enseignants titulaires n’a évolué que de 0,5 %.

Cette hausse se concentre surtout sur les collèges et les lycées. En 2008, on comptait 2730 enseignants non titulaires dans le premier degré, un nombre resté stable jusqu’en 2016 où il monte à 3110 puis 4092 en 2017. Dans le second degré, on passe de 24 282 enseignants non titulaires en 2008 à 33 668 en 2011, nombre resté à peu près stable jusqu’en 2016 (36 201) et 2017 (39 791).

S’agit-il d’un phénomène potentiellement explosif pour l’Éducation nationale ? Certains n’hésitent pas à aller dans ce sens en y voyant une possibilité d’aggiornamento de l’Éducation nationale, les uns la souhaitant, les autres la dénonçant en pleine période de mise en œuvre de la loi de transformation de la Fonction publique.

Précédents historiques

Si cette intensification du recours aux contractuels est sensible, il faut prendre conscience qu’elle n’est pas sans précédent historique. Dans les années 1950 (à partir de 1955 plus précisément), les postes créés en réponse à la vague démographique ont été couverts par des remplaçants à raison de plus de 10 000 chaque année (Rapport de la commission de l’équipement scolaire, universitaire et sportif, Paris, 1961).

Les instituteurs étaient alors formés dans les écoles normales primaires. Entre 1951 et 1964, on peut estimer qu’environ 70 000 normaliens ont été recrutés contre environ 90 000 de profils venus d’autres horizons : la voie a-normale l’a donc emporté alors sur la voie normale de recrutement.

Cela a sans doute eu des conséquences sur l’unité pédagogique et idéologique de ce corps enseignant ; mais cela n’a pas débouché pour autant sur une remise en cause du statut de fonctionnaire d’État accordé aux instituteurs depuis 1889.

Pas de remise en cause de principe non plus dans le second degré, où à la même période s’ajoutent d’autres défis avec la création des « collèges d’enseignement secondaire » (CES) en 1965 – suivie de la prolongation effective de la scolarité obligatoire de 14 ans jusqu’à 16 ans. Les non titulaires sont alors en croissance régulière et représentent entre 15 % et 20 % du corps enseignant.

Dans les lycées, leur proportion se stabilise à ce niveau alors qu’en 1967, on atteint même 60 % de non titulaires parmi les professeurs de collège… En 1975-1976, sous l’effet d’un recrutement par concours plus massif, et surtout en raison de plans de résorption de « l’auxiliariat », le taux de non titulaires revient à 11 % pour les collèges, et 7,5 % pour les lycées.

La part de contractuels descend à moins de 5 % durant le début des années 1980 avant de repartir à la hausse (importante, mais moindre que dans la période des années 1960) en raison de la mise en œuvre progressive de l’ambition de « 80 % des élèves au niveau bac en l’an 2000 ». Là encore, pas de problématique apparente concernant le nombre et la place des contractuels ni de discours sur de nécessaires modifications quant au statut normal de fonctionnaire d’État du professeur.

Enjeux politiques

Trente et quelques années plus tard, le discours est tout autre et les questions de statut se retrouvent sous les feux des projecteurs. En 2018, en ouverture de sa présentation du rapport sur le statut des enseignants, Sophie Moati, présidente de chambre à la Cour des comptes, déclare ainsi que

« Le mode de gestion des personnels (de l’Éducation nationale) pousse à l’extension continue des contractuels. C’est une tendance lourde pour accroître leur nombre car il n’y a pas d’assouplissement de la gestion des enseignants ».

Le 13 mai 2019, un an plus tard et dans un cadre plus large, celui de la Fonction publique tout entière, où l’Éducation nationale figure pour la moitié des fonctionnaires d’État), le secrétaire d’État Olivier Dussopt présente ainsi la loi de transformation de la Fonction publique devant l’Assemblée nationale :

« Le projet de loi opère une profonde modernisation de la gestion des ressources humaines dans la Fonction publique […]. Le deuxième pilier du projet de loi vise à développer les leviers managériaux pour une action publique plus efficace, avec comme premier objectif – peut-être l’une des mesures les plus emblématiques de ce texte –, l’ouverture accrue du recours aux contrats. »

Le projet de loi est résumé ainsi par Olivier Marleix (LR) :

« Votre texte se limite à deux évolutions : faciliter le recours au contrat et vider de leur contenu les CAP. »

Pour Sylvia Pinel (PRG) :

« En dépit de l’apparente marche arrière du Président de la République sur la suppression annoncée de 120 000 postes de fonctionnaires, nous ne sommes pas dupes : le texte définit de fait le cadre d’une réduction des effectifs de fonctionnaires à plus ou moins brève échéance. »

Le 5 septembre, sur le Portail de la Fonction publique, Olivier Dussopt a annoncé que les « modalités de mise en œuvre de la loi du 6 août 2019 de transformation publique se précisent ». À suivre.

Sur le web-Article publié sous licence Creative Commons

  1. Enseignant-chercheur en histoire de l’éducation, professeur honoraire à Paris-Descartes, Université Paris Descartes.
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  • Les enseignants , clergé de la republique , on un statut honteux!

    en effet , ils travaillent 620 heures par an, devant leurs élèves , (combien ne sont plus devant les élèves)?
    et prétendent etre moins payé que les allemands par exemple, (alors que ceux ci travaillent 1600h/an dans l’établissement) ils facturent les heures supplémentaires défiscalisées au delà de la 18 eme heure..ou 14 pour les agrégés
    (au prétexte que la fonction recèlerait un travail caché fait a la maison.. un peu comme si un ouvrier aiguisait ses outils chez lui, ou un cadre préparait ses réunions au bord de sa piscine)
    Combien d’enseignants sont détachés a des activités qui n’ont rien a voir avec l’enseignement?
    impossible a savoir
    combien d’enseignant payés restent chez eux car jugés inaptes a l’enseignement?
    impossible a savoir
    c’est facile si on ramène leur salaire a l’heure de travail identifiée comme tel pour un salaire de 30 000 euros versé a un ingenieur , un enseignant coute l’équivalent de 75 000 euros
    100 000 si c’est un agrégé..
    un jour il faudra m’expliquer ce que fais de plus en agrégé en gymnastique , et quelles copies il est sensé corriger..
    il va bien falloir qu’un jour on fasse cesser ce scandale éhonté
    je ne parle pas de leurs retraites , çà va vous faire du mal

    • Xcuses pour l’orthographe je tape vite et la fenêtre trop petite ne facilite pas la relecture

    • C’est bien simple: comme pour la plupart des salariés, le travail devrait être effectué sur site, avec une badgeuse.
      Ainsi, la préparation des cours, la correction des copies serait clairement métrée et incontestable.
      A partir de là, on pourrait discuter de la valorisation du métier, car pour le moment comme vous l’indiquez c’est le flou total, les profs avancent tous travailler 45h par semaine, alors que clairement on en voit qui n’en foutent pas lourd…

    • @claude henry de chasne
      Bonsoir,
      « comme si […] un cadre préparait ses réunions au bord de sa piscine »
      Il y en a qui le font. La différence c’est que ce temps passé chez soi à bosser un dossier ou une réunion n’est pas compté comme du temps de travail par l’entreprise, et n’est donc pas payé.

      Je travaille das un établissement scolaire qui compte plus de 80 professeurs. Je ne suis pas prof.
      Je vois les profs préparer des cours sur papier ou à projeter, corriger des copies, préparer de la paperasse pour les élèves, pendant leurs heures sans élève. dans l’établissement. La salle des profs n’est pas assez grande pour 80 professeurs ; aucun n’a de bureau (façon japonaise, ou comme à la fac’) et rares sont ceux qui ont une salle attitrée. (en particulier cette année). Il n’y a pas assez de salles pour le nombre d’enseigants.
      Je comprends votre idée et je la partage. Les profs seraient plus efficaces s’ils avaient chacun une salle attitrée. Aujourd’hui même, dans mon établissement, deux professeurs se présentés devant la même salle, chacun avec ses élèves. Evénement qui s’est déjà produit la semaine passée, avec d’autres profeseurs. l’Etablissement comprend 45 salles de classe dont un tiers comprend des salles spécifiques pour Physique-chimie et S.V.T, et techno. (bien que ces salles servent aussi pour d’autres matières plus générales de temps en temps ).
      Un projet dans le secondaire du genre :
      – « Bonjour professeurs ! Cette année vous avez chacun votre salle/bureau attitré(e), équipé(e), que vous pourrez agrémenter. Vous aurez 18 de cours à donner à des classes de différents niveaux, tout en étant présents de 8h à 17 heures (pour le collège ; 18 heures pour le lycée) tous les jours, pour assurer les colles du mercredi. » leur filerait une attaque cérébrale, et certains suffoqueraient tel un poisson hors de son bocal… même en leur assurant que chaque heure sera payée. Leur hantise : c’est un « patron », symbolisé par un chef d’établissement, lequel viendrait voir/scruter/fureter ce qui se passe en salle de classe.

      • je comprend et je suis d’accord..
        l’argument  » bureau » est souvent posé comme l’impossibilité a faire son travail sur place.. les bureaux sont a la charge de la commune , région etc.. pas du ministere de l’éducation.. exigeons que les locaux soient construits avec la mise en place d’une pointeuse.
        les enseignants ne veulent pas de hiérarchie directe , et pour cause, éclatons les « académies  » mettons quelques inspecteurs a temps complet dans l’établissement , et donnons la responsabilité du déroulement de carrière au responsable d’établissement, avec des compétences managériale réelles..
        Là peut etre

        • @claude henry de chasne
          Bonjour,
          Les responsables d’établissement et les inspecteurs académiques n’ont pas le même rôle, pourtant ils sont les « chefs » des profs.
          Par exemple dans mon établissement, l’académie a envoyé un inspecteur pour regarder les salles. Bien que certaines soient petites, l’académie à décidé de revenir à des classes de 30 élèves. Les profs ont fait de leur mieux pour s’y opposer. Certaines salles seront complètes et ne pourront accueillir un A.V.S si un élève en a besoin. (Les notifications sont en progression, nous en avons plus d’une trentaine et de postes ont été supprimés.)
          Comme vous le notez, les responsables d’établissement devraient avoir des compétences de managers. C’est déjà un peu le cas… enfin leur rôle envers les profs y ressemble. Par contre, ils n’en ont pas les compétences. Avec une chaîne hiérarchique pléthorique qui remonte jusqu’à un ministre, en passant par des contribuables, plus des chefs d’établissement aux missions différentes, les profs sont au milieu d’un mamouth bicéphale lequel les entrave dans leur travail. Ceux que je cotoie, veulent juste faire leur boulot : enseigner.
          (Le mouvement « Pas de vague » a bien montré la différence entre les profs et les chefs d’établissement, leurs rôles respecrifs, en particulier la « tolérance » de ces derniers envers certains « élèves » auxquels il faut éviter la « stigmatisation » malgré leurs comportements non-scolaire.)

  • Quand le gouvernement parle de « modernisation de la gestion des ressources humaines dans la Fonction publique », il faut comprendre que c’est dans la même ligne que le recrutement à Sciences Po: remplacer le système de concours qui sélectionne les meilleurs par de la discrimunation positive en faveur de certaines populations.
    Blanquer indique bien que « la formation des personnels est une condition essentielle de l’élévation du niveau général ».

    Mais il déclare à propos des INSP: «Nous les concevons comme de véritables écoles professionnelles positionnées au sein de l’université…ils accompagneront le pré-recrutement des professeurs… Puis: nous devons permettre d’enseigner à celles et ceux dont les familles ne peuvent soutenir le coût des études».
    Qu’est-ce à dire?
    Concrètement, le recrutement des «professeurs» dans les INSP se fait de plus en plus dans les banlieues, avec des postulants sans qualification et non après une licence.
    Ces «assistants d’éducation» mode Blanquer est un simple changement d’appellation des «emplois-avenir-professeurs» instaurés par Vincent Peillon mais que Blanquer se garde bien de nommer ainsi, afin de laisser croire qu’il instaure quelque chose de nouveau alors qu’il reprend et poursuit sans vergogne le même système de recrutement dont les conditions résultent de la loi du 26 juin 2012 et du décret en conseil d’Etat du 15 janvier 2013 (nullement remises en cause par Blanquer) :
    «Les candidats sont recrutés par les établissements publics d’enseignement et ces emplois s’adressent aux étudiants boursiers sur critères sociaux, et aucune condition de nationalité n’est exigée».
    Sont prioritaires notamment : «les étudiants – non diplômés – 1ère ou 2ème année de licence ou 1ère de master qui ont résidé au moins deux ans dans une Z.U.S (zone urbaine sensible), dans une Z.R.R. ( zone de revitalisation rurale) ou dans un D.O.M. […] ou qui ont effectué au moins deux années d’études secondaires dans un établissement situé dans une de ces zones ou dans un établissement relevant de l’ « éducation prioritaire»
    Il est de moins en moins question d’enseignement universitaire de haut niveau dans la formation, ce qui se conçoit aisément puisqu’il n’est plus question d’enseigner mais d’accompagner les élèves dans leurs activités.
    Cela doit se savoir. M. Blanquer est le meilleur enfumeur de la classe Macron.

    •  » Der muss viel wissen, der andere lehren soll, mit wenig Wissen weise zu sein. »
      Kant
      (Il doit beaucoup savoir, celui qui doit enseigner aux autres à être sages avec peu de savoir…)

  • non la vraie honte ce sont les titulaires

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