La dot : un moyen d’aliénation des femmes ?

Photo by Alfonso Lorenzetto on Unsplash, CC0

La dot est devenue conventionnelle : le montant à payer est rigoureusement négocié par les familles de l’époux et de l’épouse. Comme en témoigne cette enquête menée au Ghana.

Par Stephen Baffouri Adjei1.

Un article de Libre Afrique

Le mariage est une institution commune à toutes les cultures. Très souvent, il s’accompagne de transferts, dans la plupart des cas sous forme de paiements entre les familles de l’époux et de l’épouse. Ces paiements peuvent être classés en deux catégories : la dot dans les pays asiatiques implique des paiements effectués par la mariée au marié et à sa famille ; et la dot en Afrique (« prix de la mariée »), où c’est le futur époux et sa famille qui la paient à une future épouse et à sa famille. Historiquement, le paiement du prix de la mariée servait à valider les mariages coutumiers dans la plupart des sociétés africaines. Il a renforcé les nouveaux liens familiaux créés par le mariage et légitimé les enfants nés de mariages.

Une coutume en pleine évolution

La société ghanéenne a subi des changements majeurs dans ses pratiques culturelles au cours des dernières années. Le « prix de la mariée » a considérablement évolué. Autrefois, la dot d’une femme était une affaire de famille ; elle était payée par son époux et sa famille. Le « prix de la mariée » n’était pas négocié : le marié et sa famille décidaient généralement du montant et des modalités de paiement au profit de la famille de la mariée. Mais les temps ont changé. Ce paiement est devenu une pratique plus individuelle. De plus, le montant à payer est rigoureusement négocié par les deux familles. La pratique actuelle est que le marié demande à la famille de la mariée de lui préparer une liste de cadeaux. La plupart des listes comprennent des articles tels que des bouteilles de schnaps, des ornements, des vêtements et de l’argent pour la mère, le père et les frères de la mariée. La liste des articles s’est également modernisée, puisque certaines familles exigent des appareils électroniques tels que téléphones mobiles, ordinateurs portables et ipads.

Bien que cette coutume ait des fonctions culturelles et sociales importantes, elle a des conséquences cachées, indésirables et inattendues. Pour mieux comprendre le phénomène, nous avons mené une étude qui visait à explorer la manière dont le paiement du « prix de la mariée » façonne l’identité culturelle et de genre ainsi que la violence conjugale au Ghana.

Une coutume garante d’identité

Nous avons mené des focus groups et des interviews individuelles approfondies avec 32 participants, composés de 16 auteurs (hommes) et de 16 victimes (femmes) originaires de zones rurales et urbaines du Ghana. Les participants avaient entre 24 et 60 ans. Notre étude a révélé que les participants, hommes et femmes, pensaient que la pratique du « prix de la mariée » était nécessaire pour atteindre la virilité et la féminité souhaitées au Ghana. Les participantes y ont vu une reconnaissance importante de leur féminité, conférant respect et dignité au mariage. Quant aux hommes, ils y voyaient une condition nécessaire à leur identité masculine dans la société. Ne pas le remplir pourrait compromettre considérablement leur statut et leur domination dans le mariage.

Les participants ont suggéré que la définition de l’identité des femmes et de leur estime de soi dans le mariage était déterminée par les hommes par le biais du paiement de la dot. Dans notre étude, il était évident que le « prix de la mariée » pouvait amener les femmes à paraître sans valeur à moins d’être payées et traitées comme un homme le souhaite. Par exemple, en réponse à la question de savoir si cette pratique devrait ou non être interdite, une participante d’une région rurale a déclaré : « Non. Comment pouvons-nous abolir notre tradition ? Je ne serai pas d’accord pour dire qu’un homme devrait entrer chez moi et emmener ma fille sans lui payer sa dot ». Par ailleurs, les hommes participant à l’étude ont décrit la tradition de la dot comme une condition essentielle au maintien de l’identité et de l’autorité masculines assumées dans la culture dans le mariage. Payer la dot de son épouse est considéré comme un accomplissement masculin.

Une pratique consolidant la subordination des femmes

Nous avons également constaté que le fait de payer le « prix de la mariée » signifiait qu’il existait une obligation morale implicite de la part de la femme à respecter et obéir aux ordres et aux souhaits de son mari. Psychologiquement, cette pratique a créé une mentalité de possessivité chez les hommes. Cela peut les amener à considérer leurs femmes comme un « objet » sur lequel ils exercent une autorité sans entrave, y compris des abus physiques et psychologiques. Par exemple, un participant masculin a révélé ce qui suit : « Je pense que le prix de la mariée est une des raisons pour lesquelles un mari maltraite sa femme, car il montre qu’il l’a acquise auprès de ses parents ou de sa famille, qui savent donc qu’il doit prendre soin d’elle. Ainsi, la femme doit aussi obéir à son mari. Une fois que la famille aura accepté le prix de la dot, elle acceptera également que la femme soit aux soins de l’homme. Si quelque chose devait lui arriver, il serait le seul responsable ». Par ailleurs, l’échange d’articles et d’argent contre une mariée, en particulier un prix élevé, a créé un sentiment de redevabilité dans l’esprit de l’épouse et de sa famille. Cela signifie que lorsque le mari maltraite sa femme, la famille de la mariée estime qu’elle n’est pas en droit d’intervenir.

Le paiement de la dot est également associé à la perception de la femme en tant que « propriété acquise » sur laquelle les hommes exercent autorité et contrôle. Sur la base des commentaires des participantes, nous avons constaté que le caractère transactionnel de la pratique pouvait « réifier » et « marchandiser » les femmes mariées.

Bien que notre étude ait montré que la tradition du « prix de la mariée » pouvait renforcer les stéréotypes négatifs sur la domination masculine et la subordination féminine dans le mariage, les participantes ont suggéré que cette pratique ne soit pas considérée comme dégradante par les femmes ghanéennes, car celles-ci estiment qu’elle ne porte atteinte ni à la moralité communautaire ni à l’ethos de la société. Il est ressorti qu’il existe chez les hommes et les femmes un sentiment d’adhésion commune à l’égard de cette pratique. Ce qui importe avant tout est le consentement libre à une pratique dans un contexte culturel défini.

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Sur le web

  1. Chercheur au département des études interdisciplinaires à l’University of Education, Ghana.
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