Ce que Gilles Babinet a omis de dire sur la nouvelle monnaie libra

President of French Digital Council (CNN) Gilles Babinet takes part in a press conference launching the French employers association Medef's collective "Le Vrai Debat" (The Real Debate), on September 19, 2016 in Paris. (Photo by JACQUES DEMARTHON / AFP)

L’annonce de Facebook du lancement de la nouvelle monnaie libra a suscité de nombreuses réactions. En France, elles ont été très largement négatives. Intéressons-nous notamment aux craintes de Gilles Babinet, notre « digital champion » national.

Par Thomas Jestin. 

Facebook a donc annoncé avec une ribambelle de partenaires le lancement prochain d’une nouvelle monnaie digitale, le libra.

Un projet ambitieux s’il en est, qui n’a pas tardé à déclencher une avalanche de réactions du monde technico-politico-économique. Voici notamment celles, diamétralement opposées, de deux personnalités du digital en France.

Gilles Babinet, notre « digital champion » auprès de la Commission européenne — où il est responsable des enjeux de l’économie numérique et chargée de promouvoir les avantages d’une société numérique en France, vice-président du Conseil national du numérique —, a dit dans Libération :

On ne peut pas lancer un système de paiement avec une échelle, à terme, de 2,5 milliards d’utilisateurs, sans une large concertation avec les parties prenantes, à commencer par les États, et ce pour cinq raisons. Les gens ne se rendent pas compte qu’on a affaire à beaucoup plus qu’une petite innovation sympathique : ce type de projet peut potentiellement déstabiliser des entités économiques, des groupes sociaux, voire des systèmes souverains. Il faut d’abord arrêter ce projet, et mettre en place une concertation avec les États, à commencer par le G7.

Nicolas Colin, co-fondateur de l’incubateur The Family, qui a accompagné plus de 270 startups d’une valorisation totale de plus d’un milliard d’euros, s’est exprimé, en anglais, dans sa newsletter :

Yesterday there was a palpable sense of excitement at my firm The Family. The reason was the launch of Libra (≋), a Facebook-sponsored protocol designed to enable a simple global currency and financial infrastructure. My cofounder Oussama Ammar deemed the day historic—as in “In 20 years, we’ll all remember what we were doing when Facebook announced the launch of Libra.” Meanwhile, all over the Internet, there was the expected flow of reactions, criticisms, sarcasms, cries of joy, and more

[…]

It all vindicates my theory that some problems may be solved by tech companies operating at a very large scale rather than by feeble governments. Indeed what we’re seeing here is a perfect illustration : while Tencent popularized seamless payments in China, we in the West (and elsewhere outside China) have been waiting forever for someone, anyone to implement a comparable approach for our benefit. It hasn’t happened, alas, because government officials are incompetent, legacy businesses are defending the status quo, and, unlike people in less developed countries, most Westerners have too good of a life to yearn for such radical innovations. And so I’m glad that Facebook is moving the needle and forcing that radical change.

Avant de revenir en particulier sur les 5 raisons devant justifier, selon Gilles Babinet, qu’on suspende immédiatement ce projet, voici quelques caractéristiques qui la distinguent d’autres approches :

  • contrairement au paiement via Facebook Messenger introduit aux USA l’année dernière, ou à Venmo, service de paiement mobile aux USA appartenant à PayPal, Libra sera un moyen de paiement transnational ;
  • contrairement aux services mentionnés à l’instant et à d’autres acteurs comme Transferwise, Libra ne supposera pas d’avoir un compte en banque ;
  • contrairement à Western Union, Transferwise ou les services reposant sur des cartes Visa ou Mastercard, les frais prélevés sur les transactions seront quasi nuls, ouvrant la voie à un univers de microtransactions (envoyer de l’argent à l’étranger par les Western Union & co coûte en moyenne 7 % du montant, soit 50 milliards de dollars en cumulé par an, même Transferwise peut prélever jusqu’à 4 à 5 % sur des transferts de 200 dollars vers certains pays) ;
  • contrairement à la plupart des cryptomonnaies, les transactions seront rapides : Libra pourra gérer 1000 transactions/seconde au départ, contre 7/seconde pour bitcoin à ce jour par exemple ;
  • contrairement à beaucoup de cryptomonnaies, la valeur du libra sera stable car l’ensemble des libras en circulation sera garanti par une réserve d’actifs réels tels que des emprunts d’État, libellés en monnaies fortes (notamment euro, yen, dollar et franc suisse) ;
  • contrairement à beaucoup de cryptomonnaies dont bitcoin, l’infrastructure technique retenue au départ permettra de croître durablement sans voir les besoins énergétiques exploser.

Il est aussi important de noter que si le projet émane de Facebook, la monnaie libra sera gérée par une association à but non lucratif dans laquelle Facebook ne détiendra que 1 % des droits de vote. L’association compte à ce jour 28 membres, avec pour objectif de monter à 100. On y trouve entre autres des acteurs comme Spotify, Uber, Lyft, des universités, des ONG comme Kiva.org, qui permet aux internautes de prêter de l’argent à des institutions de microcrédit dans des pays en voie de développement, mais aussi VISA, Mastercard, eBay, Paypal, sans oublier le français Illiad.

Facebook a créé une filiale appelée Calibra qui va déployer le portefeuille du même nom permettant d’acheter des libras pour ensuite effectuer des paiements. Si Calibra sera intégré à Facebook, Whatsapp, Messenger et Instagram, on pourra aussi l’utiliser sans avoir de compte sur ces plateformes. Mark Zuckerberg a été très clair : « Toute information partagée avec Calibra sera bien gardée à part des informations que vous partagez sur Facebook ». Le livre blanc publié par l’association Libra en remet une couche : « Facebook a créé Calibra, une filiale soumise aux régulations, pour garantir l’étanchéité entre données sociales et financières ». Donc les données liées aux achats d’un utilisateur via Calibra ne pourront pas servir à le cibler avec des publicités sur Facebook. David Marcus, le Français à l’origine du projet et qui dirigera Calibra de compléter : « La réalité est que plein de portefeuilles seront en concurrence avec nous et beaucoup n’émaneront pas de réseaux sociaux, donc si on veut gagner la confiance des utilisateurs, nous devons garantir que les données de Calibra resteront bien à part. »

Ces précisions faites, laissez-moi jouer brièvement l’avocat du diable Facebook en réponse aux 5 objections de Gilles Babinet :

« On ne peut pas lancer un système de paiement avec une échelle, à terme, de 2,5 milliards d’utilisateurs, sans une large concertation avec les parties prenantes, à commencer par les États, et ce pour cinq raisons. La première, c’est justement le nombre d’utilisateurs concernés. »

Cela ne fait qu’appeler la question suivante : pourquoi la taille est-elle un problème ?  Du fait des quatre autres raisons ? Dans ce cas, enchaînons, mais ce premier point sonne un peu creux. Cette taille ne serait-elle pas justement au contraire aussi une opportunité ? Permettre aux 1,7 milliard de personnes que les banques ignorent encore d’accéder à un compte en banque plutôt que de trimbaler du cash et d’accéder au crédit ? N’est-ce pas un progrès si un travailleur immigré peut renvoyer de l’argent dans son pays d’origine sans avoir à payer 7 % de frais à un Western Union ? Si un lecteur peut gratifier un média de quelques centimes sans friction pour payer la lecture d’un article, ce que les frais VISA/Mastercard rendent aujourd’hui impossible, et qui pourrait aider les médias en ligne à mieux gagner leur vie ?

« La deuxième, c’est que la conjugaison entre un réseau social avancé et un système de paiement est précisément ce qui permet les systèmes de « crédit social », comme en Chine, avec une sanction des « mauvais comportements ». »

Comme rappelé plus haut, les données sociales de Facebook et celles financières de Calibra seront bien étanches dans ce qui a été annoncé. Et les utilisateurs seront libres d’utiliser un autre portefeuille que celui de Facebook pour faire leurs achats en libras s’ils jugent que Facebook n’est pas digne de confiance. Ensuite, cette histoire de crédit social n’est ni plus ni moins que le calcul d’un score de solvabilité, ce que ni la Chine, ni Facebook n’ont inventé. Les banques le font depuis bien longtemps. Pourquoi avoir par défaut une approche seulement négative en accueillant cette annonce ? Oui il y a des facteurs de risque à suivre de près, mais pourquoi ne pas évoquer aussi les opportunités ? Calibra n’entend pas au départ octroyer des prêts, mais si à terme cela devient possible, et si je peux laisser Calibra accéder à ma note de client ou hôte Airbnb, ma note de vendeur ou commentateur sur Amazon, et que cela me permet d’obtenir un meilleur prêt qu’auprès des banques traditionnelles, why not ? Cela pourrait aussi permettre dans les pays émergents notamment d’octroyer un crédit tout court à quelqu’un qui manifesterait assez de gages de sérieux même sans actif sur lequel gager son prêt.

« La troisième, c’est le risque que demain, Facebook se mette à faire du crédit, et donc de l’émission monétaire. »

En fait les banques privées créent déjà de la monnaie tous les jours en octroyant des prêts. On confie déjà notre argent à des agents privés. Ces banques peuvent faire faillite, la garantie de l’état de nos dépôts en banque n’est que de 100 000€ en France. Et au final, n’est-ce pas potentiellement un progrès si on a plus d’options pour obtenir de meilleurs prêts ?

« La quatrième, c’est qu’un tel projet a, selon moi, une nature politique. Je me souviens de ce que disait Peter Thiel, qui siège toujours au conseil d’administration de Facebook, lorsqu’il a lancé PayPal : il le voyait comme un moyen de contourner les États ».

C’est simpliste encore une fois, car il existe déjà de nombreux moyens de contourner un État : passer par d’autres États, pardi ! Encore une fois, rien de vraiment nouveau sur ce seul point! L’originalité est ailleurs. Et Facebook reste soumis aux juridictions des différents États dans lesquels il opère, comme le montrent les lourdes amendes encourues.

« Enfin, la cinquième raison est que, par le passé, Facebook n’a pas démontré, loin s’en faut, sa capacité à avoir une gouvernance optimale dans ses projets. »

Si on peut être très critique de la façon dont Facebook a pu se comporter par le passé, et notamment avec le recul, de leur devise des débuts « move fast and break things« , il faut aussi savoir reconnaître et pourquoi pas saluer les efforts engagés ici. Facebook semble avoir retenu quelques leçons, et sait bien au fond qu’un tel projet mené en cavalier seul n’aurait aucune chance. Comme évoqué plus haut, cette monnaie sera gérée par une association à but non lucratif dans laquelle Facebook n’aura qu’une voix parmi 100. Les critères de sélection des membres sont transparents, tout est annoncé. Facebook s’y prend à l’avance, a énormément consulté, entend obtenir davantage de retours pour que tout soit en ordre le jour du lancement officiel. Sans leur donner un blanc-seing bien sûr, pourquoi ne pas encourager cette ouverture ?

Libra nécessairement facteur d’instabilité ?

On reproche à cette monnaie de représenter un risque d’instabilité pour les marchés et les États. Le risque est là, mais pour être plus équilibré, on peut rappeler à nouveau que le libra reposera sur une réserve de dépôts et actifs libellés en monnaies fortes, c’est-à-dire émanant de pays à la monnaie stable. La confiance en libra reposera sur sa stabilité, elle-même découlant de la stabilité des économies dans lesquelles sa réserve sera constituée. Le libra aura en quelque sorte une incitation congénitale à ne pas nuire à la stabilité des marchés. Quand quelqu’un achètera des libras, il devra payer avec une monnaie nationale qui servira ensuite à acheter des actifs sûrs en monnaie forte venant s’ajouter à la réserve. On voit bien que le sort de libra reste lié à l’économie réelle et aux États.

Libra pourrait aussi devenir salutaire dans les pays qui auraient un gros penchant pour la planche à billets, comme au Venezuela ou au Zimbabwe. Leurs habitants pourraient convertir leur épargne en libras pour la protéger, et pourraient même continuer à échanger des biens et des services à l’intérieur du pays en utilisant des libras.

Ce n’est pas nouveau en soi. C’est le rôle de monnaie stable de secours que joue le dollar dans un certain nombre de pays, mais le problème est qu’il est parfois difficile d’en trouver en cas de crise et que ces transactions en dollars se font souvent en cash, ce qui est dangereux comme on peut imaginer. Le libra offrirait alors une option très pratique qui pourrait justement pousser ces pays à mieux se discipliner et à mieux gérer leur monnaie. En cela aussi ce serait potentiellement positif et facteur de stabilité.

Conclusion

Restons prudents mais sans verser dans la négativité hystérique pavlovienne. Facebook s’engage à pas comptés avec ses partenaires dans une démarche ambitieuse, s’accompagnant de risques mais aussi d’opportunités. Suivons cela de près et jugeons sur pièces. Il est déjà possible de lire le livre blanc publié par l’association Libra en version française ici.