Laïcité : la religion est devenue la différence par excellence

Wall Jerusalem By: karendesuyo - CC BY 2.0

La religion est pointée du doigt par ses détracteurs en tant que l’unique obstacle à la cohésion française, ce qui nous empêche de faire enfin société tous ensemble. C’est une erreur. OPINION

Par Émile Ackermann.

Suite à un bref passage télévisé à France Info dans lequel j’apparaissais dans la rue avec une kippa sur la tête, j’ai pu voir certaines personnes sur Facebook se demander pourquoi, alors que nous étions dans un État laïc, j’étais autorisé à en arborer une sans problème.

Cette question révèle à mes yeux la grande erreur de la conception française du principe de laïcité, conception propre à notre pays et bien éloignée de celle des Anglo-saxons.

En effet, la loi de 1905 vient surtout s’assurer que les cultes ne seront plus subventionnés par l’État, mais ne dit rien des signes religieux ostentatoires dans les lieux publics. Au contraire, un des effets de cette loi a été la création des aumôneries dans les milieux fermés (casernes, lycées, prisons, hôpitaux) et, plus tard, des émissions religieuses sur les chaînes publiques de télévision. Aristide Briand précise ensuite, que « l’État laïque n’est pas anti-religieux mais a-religieux ».

Tout porte à croire qu’il s’agit d’un projet d’assainissement de la vie politique en fixant des frontières claires, mais nulle trace d’une quelconque interdiction du fait religieux ou d’une démonstration publique d’appartenance. D’où vient donc cette idée, qui semble ancrée dans la culture française ?

La volonté louable des personnes désirant interdire ces signes, qui est de rassembler les citoyens sous un même drapeau, un même projet, en essayant de gommer les conceptions différentes de l’existence qui nous séparent est l’une de ces bonnes intentions qui pavent un lieu bien connu. Elle est révélatrice de l’un des dangers de la civilisation moderne qui est la tendance à l’uniformisation des pensées. Le vent très à gauche soufflant des États-Unis jusqu’à nous, qui a pu éveiller les consciences sur les problèmes et discriminations que rencontrent les minorités d’aujourd’hui, se traduit malheureusement dans certains cercles par un refus de se confronter à un avis différent du sien qui mène à considérer comme une agression toute affirmation contraire à ses valeurs.

Création de safe spaces

La création de safe spaces, où certains groupes se sentiront à l’aise car ils savent que des avis contraires ne sont pas tolérés, en est la preuve. Mais un véritable safe space n’est-il pas un endroit où chacun peut exprimer son avis librement, à l’abri de toute agression physique ? Si arborer une casquette, un habit avec un message politique peut être ressenti comme une agression, ce n’en est pas une pour autant, sinon il n’y aurait qu’un pas pour justifier une véritable agression physique envers la personne arborant ces signes.

En effet, si je pense que la kippa est une proclamation d’une souveraineté raciale ou que le voile affirme que la femme doit se soumettre aux diktats de l’homme, et que je considère cela comme une violence égale à une agression physique, alors ma violence devient une défense légitime. On devine bien vite que nous serons alors dans une société totalitaire et violente, qui légitimerait l’agression envers toute personne qui affirmerait un avis contraire à la pensée majoritaire (souvent bien-pensante et politiquement correcte).

Le problème est donc qu’on devient incapable de penser la différence de manière saine. Or en France, la religion est devenue la différence par excellence. Elle est pointée du doigt par ses détracteurs en tant que l’unique obstacle à la cohésion française, ce qui nous empêche de faire enfin société tous ensemble.

Cette conception est erronée car elle part du principe qu’il existe UN projet français, porté par une majorité de personnes d’accord entre elles, qui est entravé par des idées contradictoires portées par les religions. Difficile d’y lire plus qu’une tentative grotesque de désigner un bouc émissaire, quand on voit l’état actuel du champ politique et les divisions internes de notre société.

Par contre, il est intéressant de constater que c’est précisément la religion, donc la différence la plus voyante qui est pointée du doigt, ce qui confirmerait que le problème est effectivement là. Alors que c’est précisément cette différence qui enrichit la culture et fait progresser l’humanité, pas la production d’êtres confortablement installés dans leur posture et consensuels.

C’est d’un débat citoyen, plein d’avis contradictoires mais d’échanges cordiaux que peut jaillir un meilleur lendemain. C’est d’une recherche du sens et du bien commun, d’une écoute des idées autres qu’on pourra produire une société qui fonctionne et réduire nos tensions internes. Une pensée de la différence qui les célèbrerait toutes, sans exception, qu’elles soient politiques ou métaphysiques, ouvrirait à un dialogue sain bien qu’agité.

Tendre l’oreille

Je crois à l’idéal socratique, qui voit dans le conformisme l’arrêt de la recherche de sens et de la perfectibilité et en déduit donc la nécessité d’un dialogue infini avec toutes les opinions même minoritaires. Au lieu de poser des mains devant les bouches, nous ferions bien de tendre l’oreille.

Une fois ce point de départ accepté, nous pourrons alors discuter, contredire ces opinions qui nous dérangent : il ne s’agit pas d’accueillir à bras ouverts toute opinion contraire à nos valeurs dans un relativisme moral dérangeant, mais de poser les bases d’une conversation républicaine saine. Une société dans laquelle la parole est libre progresse généralement plus qu’une société qui la briderait, et un signe religieux ostentatoire n’est rien d’autre qu’une parole librement exprimée.

L’erreur française sur la laïcité est donc plus profonde que ça ; elle provient d’un nombrilisme fort, d’une incapacité d’être à l’écoute et d’un besoin toujours plus pressant de troquer sa responsabilité individuelle de réflexion et de progression intellectuelle personnelle pour une entité politique ou médiatique qui me dirait comment agir et penser, qui me dispenserait d’avoir à argumenter de manière non dogmatique et à analyser l’opinion de l’Autre.

L’Autre est la source de mes maux : c’est à cause de celui qui n’est pas d’accord avec moi que tout va mal, et celui qui affiche publiquement son appartenance à une philosophie de vie qui n’est pas en accord avec la mienne est le premier visé car le plus exposé. Ce besoin de déléguer sa pensée et d’avoir un système manichéen est largement répandu par les réseaux sociaux : nous sommes passés des analyses politiques aux 140 caractères, la facilité et l’immédiateté sont plus à la mode que la nuance et la complexité.

Il faut toutefois préciser que les religions ont aussi leur part de responsabilité : il ne suffit pas d’afficher publiquement une appartenance, il faut aussi s’engager activement en tant que religieux dans la société. C’est en tant que croyant que j’agis pour mon pays, pour le monde qui m’entoure. S’afficher dehors pour ne rester qu’entre soi ne fait que renforcer l’idée que l’appartenance religieuse est un frein au vivre ensemble ; aux États-Unis, par exemple, tout le monde peut venir travailler avec un foulard, ou un turban sikh.

En Angleterre aujourd’hui, une femme voilée peut entrer dans la police. C’est parce qu’il est ancré dans la culture que chacun donne à la société pour en profiter ensuite, que les divisions postérieures n’ont pas la même importance : et c’est précisément cela que devrait être le projet républicain.

C’est donc un changement de perspective sur le sujet qui est nécessaire : une prise en main des citoyens qui d’un côté, s’ouvriront à l’idée d’une responsabilité individuelle de penser par soi-même et de confronter ses idées; et de l’autre à l’idée de la responsabilité collective qui ne passe pas par l’effacement des différences mais par l’attachement à un projet commun qui les dépasserait.