Rwanda : la liberté de la presse est-elle vraiment restreinte ?

Reporters sans frontières a classé le Rwanda au 155e rang sur 180 pays dans son indice mondial de la liberté de la presse pour 2019, et Freedom House considère le Rwanda comme étant non libre dans son rapport de 2018.

Par Karen McIntyre et Meghan Sobel.
Un article de Libre Afrique

En 1994, un génocide a été commis contre la communauté tutsie du Rwanda. En cent jours environ, près d’un million de personnes ont été exterminées. Pendant ce temps, certains médias du pays ont trahi leurs citoyens. Les journalistes ont explicitement appelé à l’assassinat des Tutsis et ont révélé les endroits où ils s’étaient réfugiés. Les pires responsables de ces médias haineux étaient la Radio-télévision libre des mille collines et le magazine Kangura. Tous deux étaient parrainés ou dirigés par les responsables radicaux du parti hutu.

Maintenant, 25 ans plus tard, nous avons constaté que les journalistes rwandais utilisaient le journalisme pour promouvoir la paix, la réconciliation et la réunification du pays. Avec une multitude de sociétés de presse existant au Rwanda aujourd’hui, ces journalistes travaillent soit dans des entités indépendantes, soit gérées par le gouvernement, et incluant la radio, la télévision, les journaux et les médias numériques.

Nous avons interrogé 24 journalistes pour savoir s’ils avaient joué un rôle dans le redressement et le redéveloppement du pays depuis le génocide. Seuls les journalistes anglophones travaillant dans les plus grandes villes du Rwanda ont été interrogés. Nous avons constaté que, si ils cherchaient à assurer des rôles traditionnels, tels que l’information et l’éducation du public, ils appréciaient leur fonction unique : promouvoir l’unité et la réconciliation. Ils voulaient empêcher qu’une telle tragédie se répète.

Des lois strictes

Toutes les personnes interrogées, y compris celles travaillant pour des établissements indépendants, ont déclaré qu’il était de leur devoir de journaliste de promouvoir la paix. Elles s’y sont fortement engagées, persuadées qu’il s’agit de l’intérêt du pays. Les journalistes ont assumé ce rôle en publiant régulièrement des articles proposant des solutions et en relatant des histoires promouvant l’espoir, la guérison et la résilience.

Izuba Rirashe, rédactrice en chef d’un journal sponsorisé par le gouvernement, a expliqué : « Vous devez vous assurer que vous ne publiez pas de choses qui pourraient diviser des personnes, qui pourraient mettre en danger la cohésion nationale ». Les journalistes sont fermement convaincus que ce type d’attitudes a contribué à la reconstruction du pays après le génocide, et donnent la priorité à cet objectif même lorsque cela implique d’accepter des restrictions et des instructions du parti au pouvoir. Un autre journaliste a justifié cela : « Au Rwanda, nous avons une histoire particulière qui nous fait parfois faire des choses que d’autres ne font pas ».

Un certain nombre de lois figurant dans le plan de réaménagement du gouvernement rwandais restreint la manière dont les journalistes et le public discutent du génocide et des efforts de réunification qui ont suivi. Par exemple, les Rwandais ne doivent pas être identifiés en tant que membres de groupes ethniques, et des lois strictes ont été créées pour empêcher les discussions susceptibles de diviser ou flattant l’idéologie du génocide.

Les journalistes sont libres de traiter des sujets comme la corruption et d’autres méfaits, tant que cela ne met pas en cause le président ou son entourage. La loi interdit aux journalistes de critiquer le président. Ils s’autocensurent lorsqu’ils publient quoi que ce soit de critique concernant la sécurité ou l’armée. Ces lois semblent aller à l’encontre de la liberté de la presse, garantie par la Constitution de la nation, mais la majorité des journalistes avec lesquels nous nous sommes entretenus n’a pas semblé être dérangée par cet état de fait. Un journaliste de Voice of Africa a déclaré : « Le gouvernement peut contrôler les médias, pas de manière négative, mais simplement de manière positive, pour éviter les blocages et pour maintenir le pays sur le bon chemin ».

Une autocensure assumée

Même lorsque les journalistes ne sont pas légalement limités par le gouvernement, ils ont tendance à se censurer eux-mêmes. Un producteur pour Radio/TV 10  expliquait : « Parce que nous sommes toujours dans une période fragile, vous savez, cela fait presque 22 ans après le génocide… et les séquelles dans les cœurs des gens sont encore vives… même si les choses évoluent au Rwanda… les personnes qui ont commis le génocide sont toujours là ; les personnes qui ont souffert sont toujours là ; les veuves, les orphelins sont toujours là. Ils ont encore la mémoire vive. Leurs blessures n’ont pas encore totalement cicatrisé. Cela signifie que nous devons rester vigilants. C’est pour cette raison que certaines personnes s’autocensurent… Même si vous ne craignez aucune sanction, vous vous autocensurez, vous vous dites : non, non, non, c’est une ligne rouge, je ne vais pas parler de ce sujet. » Ce devoir journalistique de promotion de la paix a souvent pris le pas sur les autres devoirs traditionnels. En conséquence, la couverture médiatique au Rwanda est moins critique que dans les pays occidentaux et le pays est considéré comme ayant peu de liberté de la presse.

Reporters sans frontières a classé le Rwanda au 155e rang sur 180 pays dans son indice mondial de la liberté de la presse pour 2019, et Freedom House considère le Rwanda comme étant non libre dans son rapport de 2018. Cependant, les journalistes rwandais nous expliquent que les étrangers ne comprenaient pas leur culture des médias et ne devraient pas les juger de manière expéditive comme étant opprimés. C’est un choix délibéré. Bien qu’ils s’engagent pour une presse libre et dénoncent les actes répréhensibles, ils accordent la priorité au bien de leur société plutôt qu’à leur engagement à jouer un rôle journalistique traditionnel, comme informer et éduquer le public.

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