Malgré les chiffres, les idées reçues sur l’immigration en Europe persistent

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À ce jour, l’état de connaissance montre que les flux migratoires ne sont pas responsables de l’augmentation du chômage ou d’un changement majeur des finances publiques dans les pays d’accueil européens.

Par Ekrame Boubtane.
Un article de The Conversation

Les résultats des élections européennes 2019 indiquent une progression des partis d’extrême droite au Parlement européen. Un de leurs points communs ? Le discours hostile à l’accueil des étrangers, désignant l’immigration comme la cause des difficultés économiques et sociales dans leurs pays respectifs.

L’adhésion croissante de la population à ce discours est liée en partie à la perception d’une immigration « massive » qui représenterait un coût pour les économies européennes. Toutefois, cette perception ne correspond pas à la réalité telle qu’on la mesure. Le rappel des ordres de grandeur de l’immigration et de l’asile, et des effets des flux migratoires sur les économies peut être utile dans ce contexte.

2008 à 2017 : les flux migratoires vers l’UE

Les données sur l’immigration des ressortissants de pays tiers et sur les demandes d’asile sont collectées par Eurostat et disponibles pour l’ensemble des pays de l’UE à partir de 2008.

Ces données permettent par exemple de situer les flux migratoires observés entre 2013 et 2017, par rapport à la période 2008 et 2012.

Les flux de demandeurs d’asile sont étroitement liés aux conflits en cours. Suite aux guerres en Libye et en Syrie, leur nombre sur le continent européen a augmenté. Depuis 2010 L’UE a enregistré près de 700 000 demandes d’asile par an en moyenne, avec des variations importantes : plus d’un million en 2015 et en 2016, moins de 800 000 en 2017.

Par rapport à la population européenne, ces flux représentent entre 1 et 3 demandeurs d’asile pour 1 000 habitants par an.

Plus de demandeurs d’asile mais des flux de migrants permanents stables par rapport à la population

Au niveau des États membres de l’UE, sauf quelque exception, le nombre de demandeurs d’asile a augmenté depuis 2013. Cette augmentation a été particulièrement marquée en Allemagne, en Suède, en Autriche et en Hongrie (Image 1).

Image 1 : Flux de demandeurs d’asile annuel moyen. Une comparaison entre l’UE-15 et l’UE-13 (les 13 pays membres après les élargissements de 2004 à 2013).
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Les flux d’immigration de ressortissants de pays tiers, autorisés à s’installer durablement dans l’UE, sont mesurés à partir des statistiques Eurostat sur les titres de séjour délivrés pour la première fois, d’une validité d’un an ou plus.

Les données Eurostat permettent ainsi d’évaluer les flux de migrants permanents soumis à l’obligation de détenir un titre de séjour pour s’établir dans l’UE, elles n’incluent pas les ressortissants européens bénéficiant de la libre circulation.

Ces flux sont plutôt stables en proportion de la population dans les pays de l’UE-15, en progression dans les 13 pays membres depuis les élargissements de 2004 à 2013 (image 2).

Image 2 : Flux d’immigration annuel moyen. Une comparaison entre l’UE-15 et l’UE-13.
Eurostat, Author provided

Implications économiques de 1985 à 2015

Suite à l’instauration de l’espace de libre circulation des personnes – l’espace Schengen –, il était nécessaire que les États membres développent des politiques communes relatives à l’asile et à l’immigration. C’est ainsi que les données disponibles depuis la signature du premier accord Schengen en 1985 reflètent des politiques nationales d’immigration et d’asile qui ont intégré au fur et à mesure la législation de l’UE.

Les données Eurostat pour les pays de l’Europe de l’Ouest permettent de considérer les flux de demandeurs d’asile suite aux guerres en Yougoslavie dans les années 1990. Au cours de cette période, l’UE-15 avait enregistré près de 400 000 demandes d’asile par an en moyenne, et près de 700 000 demandes au début de la guerre de Bosnie Herzégovine en 1992 (image 3).

Image 3 : Flux annuel de demandeurs d’asile dans l’Union européenne entre 1985 et 2017.
Eurostat, Author provided 

Suite au débat en 2015 sur la charge économique que représenterait l’accueil des demandeurs d’asile, nous avons évalué les implications des flux migratoires sur les conditions économiques et sur les finances publiques de 15 pays d’Europe de l’Ouest, de 1985 à 2015 à partir des données d’Eurostat.

Au préalable, nous avons distingué dans les flux migratoires le flux de migrants permanents – calculé sur la différence entre le nombre d’immigrants et le nombre d’émigrants, ce qu’on appelle aussi le solde migratoire – et flux de demandeurs d’asile. Cette distinction est importante car un demandeur d’asile est admis au séjour temporairement le temps de l’instruction de sa demande d’asile et n’entre donc pas dans la première catégorie de migrants permanents.

L’effet économique positif des flux migratoires

Nos résultats publiés en juin dernier dans Science Advances indiquent que les flux de demandeurs d’asile n’ont pas d’effets négatifs visibles sur l’économie ou sur les finances publiques des pays d’Europe de l’Ouest.

Sans remettre en cause les coûts budgétaires liés à la prise en charge à court terme des demandeurs d’asile, il convient de considérer aussi les recettes fiscales et les retombées économiques liées à l’intégration des personnes qui obtiennent la protection internationale au cours du temps. Nos résultats indiquent que quelques années après l’arrivée des demandeurs d’asile, l’effet économique serait – en moyenne dans les 15 pays étudiés – positif.

En ce qui concerne les migrants permanents, ils ont contribué à augmenter le niveau de vie moyen et à améliorer le solde des finances publiques dans les pays d’Europe de l’Ouest. En effet, les migrants permanents sont majoritairement en âge de travailler et ils contribuent à augmenter le taux d’emploi, ce qui se traduit par une augmentation du niveau de la production par tête.

Les migrants permanents sont majoritairement jeunes, le taux d’emploi augmente dans les pays d’Europe de l’Ouest dès leur arrivée.
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Certes, du moment qu’ils bénéficient aussi des biens et services publics, les dépenses publiques augmentent suite à leur arrivée. Les migrants permanents payent d’ailleurs des impôts, des taxes et des cotisations sociales, par conséquent les recettes fiscales nettes des transferts augmentent. L’un dans l’autre, le solde des finances publiques dans les pays d’Europe de l’Ouest s’améliore suite à l’arrivée des migrants permanents.

Des préoccupations autres qu’économiques

À ce jour, l’état de connaissance montre que les flux migratoires ne sont pas responsables de l’augmentation du chômage ou d’un changement majeur des finances publiques dans les pays d’accueil européens.

Reste que les questions soulevées par l’immigration et l’asile ne sont pas uniquement d’ordre économique et préoccupent beaucoup les Européens surtout au cours des dernières années. L’Eurobaromètre Standard 89 du printemps 2018 indique ainsi que, depuis 2015, l’immigration est perçue comme le principal problème auquel doit faire face l’UE et arrive en tête des préoccupations dans 21 États membres en 2018, notamment en France.

Ekrame Boubtane, Enseignant-Chercheur de l’Université Clermont Auvergne au CERDI (CNRS/Université Clermont-Auvergne), Université Clermont Auvergne

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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