Chômage (II) : Keynes détruit l’emploi et Rueff démolit Keynes

John Meynard Keynes (1883 - 1946) et Jacques Rueff (1986- 1978). Depuis la fin du XVIème siècle, l'Esprit français, fait de rigueur et de pondération, s'est toujours opposé aux excès et à la profusion du goût anglo-saxon.

Ou pourquoi il faut en finir avec l’ère keynésienne.

Par Nathalie MP.

Ainsi que je vous le disais en conclusion de mon précédent article consacré au niveau élevé du chômage français relativement aux autres pays comparables, l’économiste Jacques Rueff (1896-1978) a toujours considéré que les politiques de relance inspirées des théories keynésiennes – très en vogue en France – relevaient d’un « monde de magicien » et finissaient inéluctablement par aggraver le fléau du chômage qu’elles ambitionnaient au départ d’éradiquer :

« Fondées sur des procédures diverses et bien intentionnées, mais souvent indirectes — telles que la réduction de la journée de travail et l’avancement de l’âge de la retraite — elles avaient presque toujours pour effet, sous prétexte de sauvegarder le pouvoir d’achat et de défendre les niveaux de vie, de créer du chômage. »

Ces propos sont extraits de son grand article « La fin de l’ère keynésienne » publié dans le journal Le Monde en février 1976, soit deux ans avant sa mort. Testament libéral s’il en est, ce texte ultime que j’aimerais maintenant vous présenter, entreprend de démonter une bonne fois pour toutes les « erreurs » et les artifices du « magicien de Cambridge » – ainsi que Rueff se plaisait à qualifier Keynes.

En France, on connaît surtout le Jacques Rueff spécialiste des finances et de la monnaie, partisan de l’orthodoxie budgétaire et de la vérité des prix, Européen opposé au protectionnisme et défenseur de la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux. C’est lui qui va convaincre un général de Gaulle méfiant de se rallier à son plan, le plan Pinay-Rueff adopté en décembre 1958 dans le but d’assainir les finances de la France et la faire entrer dans la saine concurrence du nouveau marché commun européen.

Libéral au point de figurer parmi les premiers membres de la Société du Mont-Pèlerin fondée en 1947 par l’économiste « autrichien » Friedrich Hayek dans le but de promouvoir le libéralisme, tout l’oppose à John Maynard Keynes (1883-1946), cet économiste anglais de l’Université de Cambridge qui accédera à la célébrité mondiale grâce à son best-seller de 1936 Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie dans lequel il prône une politique de soutien de la demande via l’interventionnisme étatique pour lutter contre le chômage.

Remédier au chômage avec Jacques Rueff

Il se trouve que Jacques Rueff s’est intéressé très tôt au chômage. Sensible au fait que ce mal sème « la désolation et la ruine dans tant de foyers », il juge plus que désirable de vouloir y trouver remède – et à ce titre l’entreprise de Keynes a toute sa considération.

Mais, prévient Rueff :

« Un remède n’est utile qu’autant qu’il n’entraîne pas des conséquences indirectes aussi graves que le mal auquel il tend à parer. »

Et c’est là que les chemins de nos deux économistes se séparent radicalement.

Dès 1925, c’est-à-dire bien avant que Keynes ne commence à se pencher sur la question, Rueff s’était livré à une étude sur « Les variations du chômage en Angleterre » qui montrait une corrélation étroite entre les variations du chômage et celles du salaire réel (rapport salaires-prix) pour la période 1919 à 1925.

La même étude reconduite en 1931 donna le même résultat, et la même étude menée en France sur la période 1963-1975 avec l’aide de l’économiste Georges Lane également, alors que ce dernier cas différait des deux premiers dans la mesure où le contexte était à la hausse du niveau général des prix (inflation) et non plus à la baisse.

Avant Keynes, nous dit Rueff, c’est-à-dire selon les économistes classiques, l’activité économique était considérée comme cyclique. Des phases de baisse du niveau général des prix succédaient à des phases de hausse. Comme le niveau des salaires avait tendance à s’ajuster avec retard à la baisse du niveau général des prix, on observait une période d’augmentation du salaire réel qui produisait parallèlement et logiquement une baisse de la demande de travail de la part des entreprises et une hausse de l’offre de travail de la part des salariés.

Conformément à la corrélation évoquée précédemment, il en résultait donc une hausse momentanée du chômage qui trouvait progressivement sa résolution dans l’ajustement à la baisse des salaires.

Mais avec l’apparition du « chômage anglais », continue Rueff, c’en fut fini des cycles et des ajustements naturels. Le nombre de chômeurs passa de 1 million en 1923 à 2,6 millions en 1930 et se maintint durablement à ce niveau élevé, comme si l’ajustement des salaires à la baisse ne se produisait pas.

Ou plutôt : parce que l’ajustement des salaires à la baisse ne se produisait pas… en raison de l’existence depuis 1911 d’un système d’assurance-chômage qui donnait aux ouvriers anglais sans travail une indemnité appelée dole. Les analyses montrent que les salaires ont baissé jusqu’à buter sur le montant de la dole au début de 1923 et qu’ils sont restés ensuite à ce niveau, entraînant avec eux la hausse du chômage.

Conclusion de Rueff :

« Les files d’attente à la porte des bureaux d’embauche, en période de blocage à la baisse des salaires, sont l’équivalent, mutatis mutandis, des accumulations de stocks invendables qui ont été observées lorsque le prix de certains biens agricoles — tel le blé, dans les années 1935-36, était maintenu par voie d’autorité à un niveau immuable en période de baisse du niveau général des prix. »

Fort de cette analyse, Rueff publia d’ailleurs dès 1931 un article intitulé sans ambiguïté « L’Assurance-chômage : cause du chômage permanent » qui fut repris dans le journal britannique The Times et « provoqua de vives polémiques ». Il lui valut d’être dénoncé à la Chambre des Communes par Margaret Bondfield, la ministre du Travail du gouvernement travailliste de l’époque, comme :

« le Français anonyme qui avait grandement calomnié la classe ouvrière anglaise en faisant croire qu’il y avait un lien entre le salaire réel et le chômage. »

À cette date, Keynes n’avait toujours pas abordé la question du chômage, mais il n’allait pas tarder à y venir (en 1936) avec ce que Rueff appelle une « incomparable habileté dialectique ».

La solution de Keynes

Désireux lui aussi de trouver un remède à la plaie du chômage, mais convaincu que l’opinion publique (et les politiciens en mal de réélection) refuserait toute politique affichée de baisse du salaire nominal, même dans un contexte de baisse du niveau général des prix, Keynes mit donc au point :

« une théorie du chômage, qui éliminait entièrement la baisse des salaires comme instrument de résorption d’un chômage dû à une baisse des prix, mais retenait la hausse des prix en tant qu’instrument de réduction sans pleurs du salaire réel. » (Rueff)

Autrement dit, lorsque le niveau général des salaires devient trop élevé par rapport au niveau général des prix et provoque du chômage, il faut non pas laisser le marché revenir à l’équilibre par ajustement des salaires à la baisse (théorie classique) mais provoquer (terme constructiviste) une hausse du niveau général des prix afin de faire baisser le salaire réel « sans pleurs », c’est-à-dire sans le dire et sans que cela se voie.

Bref, il faut abuser le citoyen par la création d’inflation.

Pour ce faire, Keynes préconise d’en passer par des plans d’investissement plutôt que par la consommation, car cette dernière dépend trop des décisions individuelles et l’on ne peut vraiment maîtriser si la « propension à consommer » suffira à la tâche, tandis que le recours à l’investissement possède l’incomparable avantage de pouvoir être piloté de bout en bout par les gouvernements.

Succès immédiat ! « Aucune religion ne s’est répandue dans le monde aussi vite », souligne même Rueff en constatant combien la Théorie générale de Keynes est devenue en un temps record la bible de l’action gouvernementale et les hommes politiques ses dévoués disciples.

Et c’était parti pour l’interventionnisme à gogo sous la forme de politiques de grands travaux et l’introduction systématique de la formule « pour l’emploi » dans tous les discours, tous les titres des comités Théodule qui fleurirent pour l’occasion et tous les libellés des projets de loi afférents. De là, il fut aisé de passer à « l’acceptation et la création volontaire de déficits budgétaires ».

La concomitance des manipulations étatiques sur les monnaies rendues possibles au cours du XXe siècle par l’abandon de l’étalon-or – souhaité par Keynes et redouté par Rueff – fit le reste, comme le confirma l’étude sur le chômage en France au cours de la période inflationniste 1963-1975 citée plus haut.

Finalement,  nous dit Rueff :

« En donnant indûment aux gouvernements le sentiment que, par l’investissement, ils avaient le moyen de procurer l’expansion désirée et de bannir le chômage honni, la doctrine du plein-emploi (de Keynes) a ouvert toutes grandes les vannes de l’inflation et du chômage. »

Il est dès lors très inquiétant de constater que presque 20 ans après le début du XXIe siècle, la France persiste à se noyer en chantant dans ce « monde de magicien » que tous les pays les plus prospères de l’OCDE – Pays-Bas, Allemagne, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Suisse… – ont abandonné sèchement à un moment ou à un autre.

Loin de songer à réformer en profondeur les structures paralysantes du pays, Emmanuel Macron vient au contraire de remettre 17 milliards d’euros (au bas mot) dans la machine à chômage. Ça promet.

Sur le web

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.