Afrique : pourquoi les mutilations génitales féminines persistent-elles ?

Manifestation à Paris contre les violences sexuelles — Jeanne Menjoulet, 2018, CC BY 2.0

Pourquoi les mutilations génitales continuent-elles à être exercées sur les femmes d’Afrique ? Un mélange de « tradition », mais aussi de « business ».

Par Fangnariga Yeo1.

Un article de Libre Afrique

Plus de 91,5 millions de femmes âgées de plus de 9 ans vivent avec les séquelles des mutilations génitales féminines (MGF) en Afrique. Et trois millions de filles risquent de les subir chaque année. Les pays qui présentent le plus haut taux de prévalence des MGF parmi les femmes de 15 à 49 ans sont la Somalie (98 %), la Guinée (97 %), Djibouti (93 %) et le Mali (91 %). Globalement, les chiffres montrent une régression mais la pratique demeure enracinée. Dans certains pays comme l’Ouganda les autorités ont relevé une recrudescence des MGF pourtant interdites depuis 2010. Pourquoi le phénomène ne s’essouffle pas ?

Une approche limitée de lutte contre les mutilations génitales féminines

Les ONG sont engagées dans la lutte contre cette coutume. Leurs actions sont certes salutaires mais semblent présenter quelques insuffisances. Les agents sensibilisateurs sont généralement inconnus des communautés pratiquant les mutilations, d’où la méfiance des populations ; leurs messages ont peu de chance d’emporter leur adhésion. La plupart du temps, ils tournent autour des conséquences néfastes de ces mutilations. Pourtant, ces communautés en ont une perception bien différente. Par exemple, la mort d’une victime peut être interprétée comme la colère d’un génie. Par ailleurs, les canaux de communication utilisés ne sont pas toujours les plus adaptés. Le soutien financier apporté aux exciseuses acceptant de déposer le couteau, et la protection accordée aux filles refusant la mutilation demeurent faibles.

À cause des budgets limités, les actions des ONG sont ponctuelles et ne s’inscrivent pas dans la durée pour avoir un impact à long terme. Pendant les séances de sensibilisation, plusieurs exciseuses déclarent abandonner leur pratique. Mais une fois les regards détournés, elles reprennent le couteau. Les lois pénalisant les MGF, d’une part ne prennent pas en compte l’avis des communautés qui les pratiquent, et d’autre part, ne sont pas suffisamment vulgarisées au sein de ces communautés vivant souvent selon des normes traditionnelles et culturelles en marge des lois formelles. C’est pourquoi ces actions sont souvent perçues comme hostiles à la culture locale.

Des mutilations sources de revenu et de statut social

Les MGF sont considérées parfois comme une condition préalable au mariage : un double moyen de se garder pure jusqu’à celui-ci, puis de rester fidèle à son époux. Les filles qui n’y adhèrent pas sont considérées comme sales, frivoles et indignes d’être mariées. Elles sont donc marginalisées. Par contre, les exciseuses jouissent de certains privilèges dans leurs communautés, sont considérées comme des gardiennes de la tradition et leur parole est prise en compte. De ce fait, elles reçoivent divers présents en nature comme en espèces. Les MGF constituent donc une source de revenus. Par exemple, Oumou Ly, une ancienne exciseuse malienne mutilait 40 fillettes chaque lundi et autant le jeudi, et gagnait entre 200 mille et 300 mille francs CFA par semaine, soit 7 fois le Smic (40 000 francs CFA) au Mali. La prestation pour une femme adulte coûtait 10 000 francs CFA. Dès lors, les MGF constituent un business très lucratif, conduisant les exciseuses à se professionnaliser et à s’exporter même au-delà des frontières. Par ailleurs, elles peuvent aussi vendre les organes féminins sectionnés et le sang des victimes aux féticheurs et marabouts qui les utilisent à des fins mystiques : renforcer le pouvoir, prospérer en affaires, obtenir une promotion professionnelle, succès et protection spirituelle contre ses ennemis… Des politiques, des hommes d’affaires, de hauts fonctionnaires et travailleurs, des sportifs, et bien d’autres, recourent aux services de ces féticheurs et marabouts. Ainsi, c’est tout un écosystème économique qui se développe autour des MGF, les uns et les autres faisant tout pour conserver leurs privilèges et avantages, créant ainsi une véritable résistance au changement. Par conséquent, tant que les exciseuses n’ont pas d’alternatives financières crédibles et durables, elles ne renonceront pas aux MGF.

Quelle stratégie alternative ?

La lutte contre les MGF exige une stratégie plus systémique et plus participative avec des solutions contextualisées. Ainsi, des personnes issues de ces communautés devraient être davantage impliquées dans les actions pour une prise de conscience collective. Cela serait bénéfique pour déconstruire le mythe culturel des MGF et le déconnecter du mariage par exemple. Pour y arriver, les communautés devraient briser le tabou sur la sexualité et donner une bonne éducation sexuelle à leurs enfants au lieu de recourir à la mutilation pour les dissuader d’une sexualité débridée. En ce sens, il faudrait remplacer les cérémonies d’excisions/mutilations génitales par des rites où les filles reçoivent une éducation sur la sexualité et la gestion du foyer.

Les exciseuses pourraient être reconverties en éducatrices sexuelles et avoir la charge des rites remplaçant les mutilations en contrepartie d’une rémunération. Cette dernière devra être renforcée par d’autres sources de revenus à travers des programmes de formation et un appui financier pour des activités lucratives. Les médias communautaires pourraient être d’une grande utilité dans une campagne de sensibilisation à l’abandon des MGF à travers des messages en langues locales. Ils pourraient aussi promouvoir les rites d’éducation sexuelle des filles afin qu’ils s’intègrent dans la culture. Les nouvelles générations devront être une cible privilégiée, leur rejet des MGF pouvant être un atout pour parvenir à mettre fin à cette coutume. Pour ce faire, les acteurs de la société civile seraient des canaux privilégiés dans la diffusion de ce message. Des mesures devront être prises pour interdire l’usage de parties et de sang humain par les marabouts, féticheurs et autres mystiques. Une sensibilisation pourrait être mise en œuvre avant une répression lourde et sévère. Enfin, dans le but d’obtenir une adhésion populaire et renforcer le respect de la loi, cette campagne de sensibilisation devrait être élaborée en concertation avec les communautés locales.

La lutte contre les mutilations génitales féminines est un long combat qui ne peut être gagné sans la prise en compte des résistances culturelles, mais aussi des enjeux économiques liés à de telles pratiques. Des campagnes de sensibilisation sporadiques ou des lois aussi répressives soient-elles ne seront efficaces que si elles rencontrent  une adhésion et une implication populaire. D’où la nécessité d’une approche plus globale et plus adaptée qui émanerait du contexte local.

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Sur le web

  1. Activiste des droits de l’homme et blogueur.
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