L’animation n’est pas qu’un loisir pour enfant

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L’animation n’est pas qu’un loisir pour enfant

Publié le 16 février 2019
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Par Emmanuel Brunet Bommert.

Le XXe siècle a été un âge d’or pour la production artistique. Il a tout de même vu l’émergence du cinéma, de l’animation, de la bande dessinée, du jeu-vidéo et de la musique électronique. Il faudrait revenir assez loin dans le passé pour tomber sur un autre siècle aussi prolifique en innovations techniques dans le domaine des arts. La fin du millénaire quant à lui fut marquée par un effondrement des valeurs dites traditionnelles, pas parce qu’elles seraient soudain devenues obsolètes, mais parce que leurs défenseurs ont perdu toute crédibilité.

Il semble donc assez cohérent que notre XXIe siècle soit surtout celui d’une « guerre mondiale de la morale » où tous les intellectuels de la planète nous proposent désormais leur propre version. Après tout, puisque la leur n’a jamais été essayée avant, c’est qu’elle est forcément meilleure que toutes les autres, pas vrai ? Seulement, dans un conflit qui se base sur la culture, on ne se bat plus avec des armes, mais en utilisant des œuvres artistiques. Les artistes sont des soldats dans ce nouveau conflit, qui déterminera la façon dont l’humanité va penser le monde dans l’avenir.

Le dessin animé

Ce que l’on nomme le « dessin animé » a une histoire presque aussi ancienne que le cinéma. Il y a une connexion évidente entre le grandiloquent Septième art et son plus modeste confrère. Selon la définition qu’on a du cinéma et de l’animation, on pourrait même démontrer que le second est largement plus ancien que le premier. Si on se souvient que les animateurs sont d’abord des dessinateurs, il est possible de trouver l’origine de leurs techniques dans la préhistoire.

L’animation est la consécration d’un art majeur, le dessin, alors que le cinéma n’est apparu qu’après la naissance de la photographie. Il a cependant profité d’une gloire immense, là où l’autre fut relégué à n’être qu’un artisanat pour enfants.

Le dessin animé, du fait qu’il s’avère moins réaliste (et cher), est apparu plus innocent et donc adapté à l’enfance. Il s’est transformé en outil pédagogique pour des générations. Une chose ironique, car si nous sommes tous éduqués par des dessins animés, notre façon de penser le monde sera conditionnée par eux. C’est donc l’animation qui prépare le terrain du cinéma. Toutefois, la tendance des sociétés occidentales à considérer ce qui vient de l’enfance comme étant foncièrement dérisoire et donc destiné à n’être que temporaire, a diminué cet art.

L’animation peut aussi influencer

Ce n’est pas parce que l’animation a été reléguée à un rang subalterne qu’elle a cessé de faire passer des messages. Les dessinateurs sont aussi connus pour leur caractère moralisateur que les écrivains. Ils ont utilisé ce media pour faire passer des opinions. Nous avons d’abord vu cette grande période où le dessin animé servait surtout à instruire la « morale chrétienne de la société » (notamment en Amérique), puis plus simplement « de la société », quand la religion a périclité sous les assauts du progressisme.

Seulement, avec la chute de la morale, et plus spécifiquement la perte de crédibilité des autorités qui s’en revendiquent, les artistes ont peu à peu commencé à utiliser leur art pour faire passer non plus seulement les idées qui conviennent pour éduquer des enfants, mais celles qui changent des mentalités. Désormais, l’animation ne sert plus seulement à chanter la gloire des valeurs de l’Amérique (comme d’une quelconque autre nation) sur le reste de l’univers, mais pour faire passer un message bien précis.

Comme chaque média, les choses sont parfois subtiles. Si on ignore le bagage marketing et « bonnes mœurs », le dessin animé occidental a commencé à traiter des thèmes plus larges dès les années 1970. On peut citer comme exemple les célébrissimes « Il était une fois l’Homme » ou « Rémi sans famille ». Les Looney Tunes traitaient aussi, subtilement, de certaines idées controversées (par exemple le suicide, tourné en dérision dans le Porky’s Romance de 1937).

Seulement, la pudeur reste encore de mise, du fait que le dessin animé est d’abord un loisir familial qui touche les enfants. Les producteurs feront assez vite du média une forme de publicité pour l’industrie du jouet – tout en conservant son bagage de moralité ou de subversion. Cette stratégie commerciale est aujourd’hui considérée, non sans paradoxe, comme ayant été aussi méprisable que charmante. L’épisode Hors-Série du « Joueur du Grenier » sur les dessins animés pour jouets résume bien ce sentiment.

L’impact asiatique

Seulement voilà, l’animation n’a pas été qu’un gadget réservé aux enfants. L’Asie (et notamment le Japon) ne s’est pas sentie restreinte par les étiquettes de la moralité occidentale. Les Japonais ont évolué de leur côté et l’adaptation en Anime de mangas plus matures s’est faite sans la censure morale qu’ont subi les éditeurs de comics américains – personnifiée par le CCA (Comics Code Authority), l’équivalent comics du Code Hays et dont il s’avère inspiré. Les œuvres venues du Japon n’ont pas eu à vivre non plus la vision réductrice des européens sur le dessin animé. C’est ainsi que naquis « Akira », qu’on considère aujourd’hui comme l’acte de naissance d’une animation bien plus mature.

Il faut dire que dans un monde où le dessin animé est avant tout un loisir pour enfant, servant même à vendre des jouets, un film d’animation de Science-fiction visionnaire et violent, avec des thèmes profonds, ça marque l’Histoire. Là où un « Ken le Survivant » a connu une censure infantilisante (en France, notamment), Akira imposa le respect en tant qu’œuvre d’art à part entière.

Soudainement, non seulement le Japon se taillait une réputation de respectabilité dans le domaine de la bande-dessinée, mais voilà qu’il rivalise désormais aussi dans le secteur de l’animation traditionnelle ! L’impact culturel de l’œuvre inaugurera un changement radical dans les mentalités, dans le style graphique et dans les thèmes abordés.

Par exemple, avant Akira, vous aviez le bon enfant Dragon Ball. Après Akira, vous aurez Dragon Ball Z, Neon Genesis Evangelion et Ghost in the Shell. Les genres vont vite se diversifier alors que l’occident perdra sa domination dans le domaine, puisque considérant encore le dessin animé comme un secteur exclusivement réservé à la jeunesse.

L’absence de réponse occidentale

L’Europe et l’Amérique n’étant pas encore capables d’accepter l’idée que l’animation peut être intéressante pour un adulte, les producteurs de ces deux territoires accumulent leur retard – Disney en tête. En conséquence, les codes du Shōjo, du Shōnen, du Seinen et du Josei (respectivement les œuvres orientées « filles », « garçons », « hommes » et « femmes »), se répandront en Occident sans opposition. La vision japonaise de la morale aura donc le loisir d’influencer toute une génération. Or, les préférences des Japonais sont orientées vers l’effort, le travail et le respect des convenances – ainsi que la volonté d’échapper à la pression de la société ou au contraire d’y trouver sa place.

La perte de vitesse des productions américaines puis européennes, plus orientées vers l’indépendance personnelle mais considérées comme moins « matures », et surtout le succès effrayant des œuvres japonaises, a contraint le métier à s’adapter. Les animateurs furent un peu plus, mais à peine, libérés de la contrainte moralisatrice. Oui, l’animation peut faire davantage qu’éduquer des enfants ou de la satire sociale, elle sait raconter une histoire.

Seulement, le gouffre demeure très net entre l’Asie et l’Occident. On est encore loin d’avoir même ne serait-ce qu’un « Log Horizon », modeste Animé, qui aborde mieux l’économie que l’ensemble du corps éducatif français, ou même le très shakespearien « Code Geass ». En Occident, l’animation reste un média pour la jeunesse. On ne peut y raconter que des choses qui conviennent aussi aux enfants.

La télévision britannique a récemment illustré ce propos en censurant quelques passages de « Steven Universe » (pourtant américain), parce qu’on pouvait y voir des signes « d’amour homosexuel », entre deux créatures qui n’ont pas de sexe, mais qui ressemblent à des femmes. Pourquoi ? Parce qu’un dessin animé est forcément orienté vers des enfants. Donc, on ne peut pas montrer quoi que ce soit ayant trait à la sexualité dans un divertissement de ce genre. Comme chacun sait, les enfants sont des créatures angéliques qui doivent être protégés de la réalité (William Golding, l’auteur du roman Sa Majesté des mouches, aurait une opinion bien différente).

Pendant ce temps, un épisode de « Naruto » va aborder sans complexe l’utilisation de la torture et présentera, dans une totale décontraction, la formation quotidienne d’enfants-soldats (les « Ninja » de l’univers de Naruto étant formés pour tuer dès l’enfance, après tout). Les thèmes, dans l’art, reflètent l’humanité pour le meilleur comme pour le pire – d’où leur impact culturel. Notre choix de ne pas aborder quelques-uns d’entre eux dans ce média est, au mieux, totalement absurde.

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  •  » Log Horizon », modeste Animé, qui aborde mieux l’économie que l’ensemble du corps éducatif français, »
    Tout à fait. L’anime, dont la suite se fait attendre, montre ce que peut faire la technologie et comment elle peut améliorer la vie quotidienne. Il montre aussi comment les échanges dynamisent la cité (Akiba) au départ, puis la région par la suite.
    Il y a aussi quelques épisodes dans lesquels la « redistribution des richesses » est évoquée, car dans l’histoire, des personnages n’arrivent pas à s’adapter à leur nouvelle vie, devenant de pauvres erres. De là, un personnage qui a voie au chapitre demande à ses pairs d’imposer la redistribution des richesses, pour « aider » ses inadaptés. Très intéressant.

    La production japonaise est toutefois un peu contaminée par les idées occidentales : la série animée All Out dont l’univers est sur le rugby, propose des rugbymen féminisés. Ils sont dépeints avec des attitudes féminines, rougissant au moindre compliment ou critique, avec des connotations à peine voilée d’homosexualité (rassemblement pour la mêlée), des poses typiquement féminines des manga, pour des personnages représentant des piliers ou des talonneurs. Après « Jeanne et Serge » (Volleyball), « Olive et Tom » (Football), « Eyeshield 21 » (Football américain), « Kuroko no Basket » (Basketball), et d’autres que j’oublie, je ne pensais pas voir ce type de message dans un animé japonais, et certainement pas dans un manga sur le rugby, sport viril parmi d’autres.

    La différence est que les japonais considèrent l’animé, comme un art, et qu’il peut être destiné à tous. Les nippons ont un code ausi pour cadrer un peu les choses. « Ken le Survivant » n’était pas destiné aux enfants quand il est sorti mais aux adultes, de plus de 18, c’est un seinen. Il y a des classes : enfants, ado, adultes. Chaque classe vise soit les filles/femmes, soit les garçons/hommes.

    Je plains beaucoup les enfants actuels qui grandissent avec « Johnny Test » ou « Peppa Pig », dessins animé affligeant de stupidité et de médiocrité. Mais bon, nous sommes dans l’ère du culte du médiocre, dans laquelle efforts et persévérances sont des hérésies.

    • Peppa Pig est très bien pour des enfants, les miens adorent. Quant aux parents, ils en profitent pour leur faire regarder par exemple en anglais, la langue qui y est parlée y étant à la fois simple, claire et très bien exprimée.
      À l’âge de ma fille je regardais Cobra. Je ne penses pas que ça ait eu une influence néfaste pour mon développement – à part peut-être un ou deux cauchemars – mais je crois que ce n’est pas forcément adapté à cet âge là.

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