Ici, les femmes ne rêvent pas, de Rana Ahmad

Par Thierry Godefridi.

Ici, les femmes ne rêvent pas est le récit, traduit de l’allemand et publié en français aux éditions Globe à Paris en octobre, d’une jeune femme, née en 1985, d’ascendance syrienne, dont les parents avaient émigré en Arabie saoudite peu après leur mariage.

C’est le récit de retour pour les vacances au pays où vivaient grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines et d’un premier moment de grande incompréhension pour Rana lorsque la bicyclette que venait de lui offrir son père lui fut reprise par son grand-père et aussitôt donnée à un de ses oncles à peine plus âgé car le grand-père jugeait déplacé qu’une enfant d’une dizaine d’années se balade libre comme l’air à vélo dans leur quartier à Damas.

Non seulement Rana ne roulera plus à bicyclette les cheveux au vent, mais elle ne les aura plus au vent du tout. Il lui est signifié que, dorénavant, elle portera un foulard sur la tête et que, de retour à Riyad, elle ne pourra plus quitter la maison familiale sans être accompagnée par son père. Quelques années plus tard, à ses 14 ans, une enseignante lui intimera ainsi qu’à ses condisciples d’entièrement se recouvrir, de se voiler et de se masquer « afin de préserver les hommes de la tentation ». Cela n’empêchera pas, écrit Rana Ahmad, que deux de ses oncles commettent des attouchements sexuels sur elle.

Comme en prison

Après un mariage arrangé par ses parents avec les parents d’un rejeton d’une famille apparentée qui la fera tomber sous la coupe de cette dernière en Syrie et qui se soldera par un divorce, Rana rentre à Riyad où elle a le sentiment que sa vie « ressemble à une longue attente devant une porte fermée » et qu’elle a grandi « dans une prison sans avoir su qu’elle y était incarcérée ».

Ses principaux voyages, c’est dans sa chambre que Rana les fait, devant son ordinateur, sur Internet. C’est là qu’elle mène une double vie. Intellectuellement éveillée, elle découvre un tout autre monde. Elle s’intéresse aux sciences et aux idées, elle lit Nietzsche et elle en arrive à se demander si Dieu n’est pas « l’une des nombreuses histoires que les hommes se racontent ».

Après que son frère aîné l’eut tabassée en règle, de gifles et de coups de pied la laissant pour morte, parce qu’il lui reprochait d’avoir eu une conversation téléphonique avec un collègue, et après qu’elle fut sauvée par son père d’une mort sauvage, Rana n’en peut plus et elle se taillade les poignets avec une lame de rasoir. C’est à nouveau son père qui la sauve in extremis.

Ces événements plus que tous les autres feront comprendre à Rana qu’aucune puissance supérieure ne se portera à son secours et qu’elle est la seule à pouvoir se sauver, aussi difficile que soit l’entreprise et aussi grands que soient ses doutes d’en avoir la force et le courage. Mais, tout en elle se refuse d’être « une ombre, une personne définie par son contour, qui, semblable à mille autres, n’a d’autre horizon que celui de jouer le rôle qui lui est assigné ».

La fuite

Elle décide de fuir. À 29 ans, femme divorcée, détentrice d’un diplôme d’anglais, avec quelques années d’expérience professionnelle et un ordinateur portable dans son sac, elle quitte une dernière fois son domicile, accompagnée de son père comme il se doit, pour se rendre à son travail d’où elle s’échappe subrepticement et, « sans bagage ni certitudes, elle marche vers l’inconnu, sachant que ce pourrait être le dernier jour de <sa> vie normale, ou, pire, le dernier jour de <sa> vie tout court ». En effet, dans son pays, l’apostasie est punie de mort.

Sur Internet, elle s’est créé un réseau. Une relation a mis à sa disposition un aller-retour (un retour n’est pas envisageable, mais il faut sauver les apparences) Riyad – Istanbul via Abu Dhabi. De son lieu de travail, elle se rend à l’aéroport en taxi, elle passe les contrôles sans encombre grâce à son passeport syrien et elle parvient en Turquie, d’où un passeur l’emmènera dans une embarcation en Grèce, puis elle continuera, à travers l’Europe, son odyssée vers l’Allemagne où elle vit désormais.

« Le chemin qui vaut la peine qu’on l’emprunte est le plus difficile », lui avait un jour glissé dans l’oreille sa professeure d’anglais à Riyad. Et maintenant ? « J’ai échappé à cet enfer, et par mes propres moyens. J’aimerais faire quelque chose de cette vie que j’ai conquise au prix d’un si dur combat », écrit-elle.

À la question qui lui est posée lors d’une interview, « Qu’avez-vous envie de dire aux Européens si frileux à l’idée d’accueillir réfugiés et demandeurs d’asile, vous qui en avez fait partie ? », Rana Ahmad répond : « Si ces réfugiés sont intégrés, travaillent, paient leurs impôts, parlent la langue du pays d’accueil, s’y sentent chez eux, respectent sa culture et ses lois, assimilent ses libertés…, ils doivent être accueillis. Je suis réfugiée en Allemagne, j’aime ce pays, sa culture, j’embrasse sa liberté, je parle allemand, je lis des livres en allemand, je travaille, je paie mes impôts. Je me sens ici chez moi, dans un pays de liberté et de droits. Mais je peux comprendre pourquoi certains Européens ont peur, et je pense qu’ils ont des raisons ». À méditer.

Ici, les femmes ne rêvent pas, Rana Ahmad, Éditions Globe. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. 300 pages, 22 euros.

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