Thanksgiving : la fête américaine qui célèbre la propriété et la prospérité

President Reagan attending ceremony to receive the 36th annual Thanksgiving Turkey from representatives of the National Turkey Federation on the South Lawn. By: The U.S. National Archives - Flickr Commons

Peu d’Américains penseront en dégustant leur dinde qu’ils honorent l’institution de la propriété privée aux États-Unis !

Par Max Falque.

Jeudi 22 novembre les familles américaines dégusteront la dinde traditionnelle, célébrant ainsi l’abondance dont bénéficièrent la centaine de passagers britanniques du Mayflower, débarquant en 1622 à proximité de Boston. En fait, ces puritains animés par les sentiments communautaires, avaient prêté serment « Nous ferons ensemble pousser nos récoltes et en partagerons les fruits équitablement ».

Bien entendu, conformément à l’expérience séculaire du comportement des hommes, certains membres de la communauté (notamment les adolescents) travaillèrent moins que d’autres et même, la disette survenant, volèrent les aliments.
De toute évidence cette situation ne pouvait qu’aboutir à la famine et à la disparition de la petite communauté dont le chef, le gouverneur Bradford dans son journal de bord, (anticipant Hardin et sa « Tragedy of the Commons ») notait « Nous commençâmes à réfléchir sur les moyens de produire le plus de maïs possible afin d’échapper à la famine ». La réponse fut aussi simple qu’efficace « Attribuer à chaque famille une parcelle de terre ».

L’institution de la propriété

Certes la collaboration technique et sociale avec les indiens facilita la production abondante de maïs mais, alors que ceux-ci avaient des droits de propriété
tribaux mal définis, les pilgrims réinventèrent l’institution de la propriété, concept importé du Royaume d’Angleterre et consacré par la Magna Carta de 1215, fondement de la Common Law.

Dans son remarquable ouvrage Civilization, the West and the Rest (2011) Niall Ferguson insiste sur la portée symbolique de cet évènement car il place les droits de propriété parmi les principes fondateurs de la civilisation à savoir :
– La concurrence
– La science
– La médecine
– La société de consommation
– L’éthique du travail
– La propriété
À ce sujet, Ferguson fait longuement référence à John Locke, inspirateur de la future constitution américaine, pour lequel « Le grand et principal objet des hommes formant une communauté est la préservation de leur propriété », ce qui suppose des institutions dans le cadre d’un état de droit (rule of law). Pour démontrer le rôle essentiel des institutions, Ferguson imagine le destin opposé de deux groupes d’immigrants :
– vers l’Amérique du nord de pauvres sujet du roi d’Angleterre cherchant la liberté et moins de misère, mais imprégnés des institutions lentement mûries depuis la Magna Carta ;
– vers l’Amérique du sud des soldats chargés de piller les richesses en or et en argent sous les ordres d’un gouverneur nommé par le roi d’Espagne.

Ces deux groupes vont par leurs comportements sceller les destins divergents des deux Amériques. En effet « Lorsque le capitaine du navire anglais mit le pied sur la plage de la Caroline, il apportait avec lui un modèle institutionnel pour le Nouveau Monde, à savoir le rôle essentiel de la terre.

Ceci fut immédiatement inclus dans la Constitution de la Caroline dont John Locke était l’auteur et avait pressenti le lien entre la représentation politique et le droit de propriété. » Là se trouve l’origine des principes des constitutions des divers États américains, puis de la Fédération : droits de propriété, liberté individuelle, liberté religieuse, gouvernement limité et consentement à l’impôt.

Le clivage entre les deux Amériques

Que sont devenus nos Espagnols sans principes ni modèles concernant la répartition des terres ? Le recours à la violence imitée de la mère patrie a contraint le développement économique et la liberté. Ferguson conclut : « Ces profondes différences entre les sociétés civiles des deux Amériques coloniales auront des conséquences durables lorsque viendra le temps de leur indépendance. »
Ferguson, familier de l’histoire contrefactuelle, imagine alors une situation inverse : les Anglais débarquant au sud et les Espagnols au nord !

Je pense que peu de familles américaines évoqueront ces évènements et ces concepts en dégustant la dinde et pourtant, en choisissant Locke plutôt que Rousseau, les États-Unis ont choisi de donner la priorité à la Liberté dont les droits de propriété sont la condition sine qua non.

Et si les idées et les mythes gouvernaient le monde ?