Le mème pro-Trump banni par Twitter

La guerre culturelle que se livre pro et anti Trump a son théâtre des opérations sur le web, et utilise les mèmes comme des armes de propagande.

Par Frédéric Mas.

La guerre culturelle qui oppose pro et anti-Trump sur les réseaux sociaux vient de connaître une nouvelle bataille. En effet, Twitter a suspendu en octobre près de 1500 comptes (pour la plupart bidons) ayant comme avatar des NPCs, des personnages au teint grisâtre et inexpressif, pour violation de son règlement. Selon Twitter cette vague de nouveaux comptes estampillés NPC Wojak visait essentiellement à biaiser les élections de mi-mandat aux États-Unis en faveur de Donald Trump, parce qu’ils moquaient le panurgisme réel ou supposé de ses adversaires.

L’apparition de ce nouveau « mème », une de ces images (ou de ces vidéos) qui se répand sur la toile comme par contagion, inquiète en particulier à gauche parce qu’il rappelle le déroulement de la campagne présidentielle.

Pour beaucoup de militants et commentateurs, le rôle du trolling sur les réseaux sociaux a beaucoup aidé à dévaloriser l’image d’Hillary Clinton et pousser à l’élection de Donald Trump, en particulier aux yeux des électeurs les plus jeunes. Pour la première fois de toute l’histoire du pays, le web était devenu le principal lieu de production du débat et de polémiques politiques, déplaçant tout le débat public des médias traditionnels vers ses successeurs numériques, organes d’infos alternatives, ses possibles fake news, sa mythologie de gamers… et ses trolls de compétition.

Dans le domaine, rien ne semble avoir surpassé le forum anonyme 4Chan. Certains de ses membres vont jusqu’à soutenir que c’est grâce à eux que le président a été élu. C’est encore sur 4Chan qu’est apparu le NPC, et c’est depuis 4Chan que sa campagne de trolling a démarré. C’est pourquoi certains ont craint une seconde édition de la guerre des mèmes, la campagne de trolling pro-Trump, ou plutôt « antigauchiste » qui a déferlé sur les réseaux sociaux au moment des primaires.

NPC wojak et culture du trolling

Mais revenons aux NPCs, ces dessins tristes, identiques entre eux, qui visent essentiellement à pointer le conformisme idéologique des Social Justice Warriors. L’acronyme signifie Non player character, ces personnages dans les jeux videos qui sont préprogrammés pour agir et inter-agir au minimum avec les joueurs.

Sans personnalité, sans grande marge de manœuvre, ils sont générés par le programme et le suivent à la lettre sans jamais dévier. Par exemple, dans le jeu Pac Man, les fantômes qu’attrape le héros n’ont pas d’autonomie, et suivent un pattern programmé dont ils ne dévieront jamais, quel que soit le nombre de parties jouées.

Donc, se faire traiter de NPC, c’est se faire traiter de crétin lobotomisé incapable de penser par soi-même : les NPCs recrachent le message distillé par les médias dominants tout en étant incapables de produire aucune analyse critique personnelle. La cible principale des NPCs, c’est le conformisme social de gauche, ce réflexe idéologique qui enferme chaque minorité dans son identité et désigne le « mâle blanc » comme la source de toutes les oppressions à travers les siècles, présents et à venir.

Dès septembre, les premiers internautes ont dénoncé le caractère « fasciste » de ces mèmes, et en octobre, un article s’est inquiété de son caractère « déshumanisant » pour les Social justice warriors — les cyber-progressistes — comparés à de simples instruments sans personnalités véritables. C’est que ces mèmes sont populaires, en particulier à la droite de la droite du web.

Ainsi, le célèbre site conspirationniste d’Alex Jones Infowars a organisé le 17 octobre dernier un concours pour récompenser le meilleur mèmes NPC. Des milliers d’internautes partagent chaque jour des centaines de vidéos, tweets et partages facebook sur le thème NPC, avec pour cible tout ce que déteste la droite, mais aussi plus largement, cette nébuleuse aux contours flous et fluctuants qu’est l’alt-right.

En résumé, la popularité du mème suit le même chemin que son prédécesseur, Pepe the Frog : son origine n’a rien de bien politique, et vise surtout à choquer pour choquer.

Seulement, le mème atteint tellement bien sa cible que la droite, de l’alt-right aux trumpistes, s’en sert comme d’une arme pour taper sur ses sujets de détestation habituels. Et la gauche réagit au quart de tour sur le ton de la condamnation morale, à la plus grande joie des trolls et des cyberactivistes de droite, qui misent sur l’effet de contagion pour se faire connaître. La boucle (identitaire) est bouclée. Pas sûr que le débat public en sorte apaisé.