« Les Masques irlandais » de Bernard Rio

Une lecture à savourer dans un fauteuil confortable, Tullamore Dew ou Guiness à la main…

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« Les Masques irlandais » de Bernard Rio

Publié le 26 août 2018
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Par René Le Honzec.

D’après Wikipédia, le masque assure de nombreuses fonctions, aussi bien pour des festivités que pour des fonctions chamaniques. Ainsi, le titre du dernier roman de Tomas Turner est-il révélateur : le premier masque à tomber est celui de l’auteur, qui reprend son vrai nom de Bernard Rio, auteur bien connu de plus d’une cinquantaine d’ouvrages érudits aux sujets variés, dont plusieurs imprégnés de culture celtique.

Sous son pseudonyme, Bernard Rio-Tuner avait conté l’itinérance apparemment erratique de Mortimer Linskey, informaticien américain venu en France chercher, et trouver, un nouveau sens à sa vie au travers de rencontres de ce monde et de l’Autre. Rebecca, jolie ostéopathe, avait succombé à son charme et avait accepté de le retrouver en Irlande1.

Mais ainsi qu’on l’apprend dès la première page de « Les masques irlandais », Rebecca, venue le 15 août 2014 à Youghal, attendit une semaine en vain. Une carte postale illustrée d’un trèfle à quatre feuilles et assortie d’un billet de loto gagnant (7 millions !) l’assurait qu’elle n’avait pas rêvé. Un an plus tard, elle débarque pour la seconde fois dans le port qui servit au tournage de Moby Dick en 1954, déterminée à savoir pourquoi elle avait attendu vainement Mortimer. Est-il mort noyé dans le voilier qu’il avait pris ou est-il en fuite, quelque part ?

C’est le début d’une aventure aux multiples rebondissements qui s’oriente d’abord apparemment vers le polar scandinave mais qui rapidement prend une tournure profonde, ésotérique, initiatique sous des apparences ludiques, avec des personnages et des personnalités, des lieux surgissant à l’improviste qui émaillent un vaste jeu de piste, lequel aboutit aux frontières du monde réel… et empiètent sur les terres incertaines et improbables des divinités celtiques et héros irlandais.

Dans sa vie routinière sur le continent, Rebecca avait  commencé à prendre ses distances, à regarder le monde comme un miroir sans tain. En Irlande, une petite voix intérieure lui suggère que l’ordre de l’Univers est un bordel sans nom et qu’elle doit l’accepter et faire avec. Avec des exceptions : l’une d’elles étant que deux êtres ne pouvaient s’ignorer malgré l’éloignement si le Bon Dieu et les dieux des Anciens avaient décidé de lier leurs desseins.

On ne peut résumer le foisonnement des expériences humaines et plus qu’humaines de Rebecca, qui devient d’abord Beckie puis… Maeve, nom de celle qui fut reine du Connaught dont la seule vue affaiblissait les hommes. Mais attention, nous sommes aussi dans un polar, avec les pistes et pièges inhérents au genre ; nous sommes dans un roman au style alerte nourri de références poétiques et philosophiques ; nous sommes dans un guide d’Irlande ; nous sommes dans un conte philosophique, un traité d’ésotérisme et un pamphlet critique du tout-économie prêté par l’auteur aux Irlandais.

Bernard Rio met à profit sa remarquable connaissance de l’Ile Verte pour mêler intimement le périple de la quête et l’enquête de Beckie-Maeve à celle des lieux où souffle l’Esprit, des villes, villages, ports incontournables tous typés par une célébrité locale, de Molly Malone que l’on chante en buvant dans un pub de la colline du lièvre à Knocknagree, de la Rose de Tralee inspirée de Marie O’Connor en 1843, en passant par les portraits et réflexions de truculents patrons de pub qui en remontreraient à  un Onfray quant à la sagesse philosophique.

La balade suppose de se perdre puis de s’aventurer pour aller quelque part.

Rebecca va se perdre et émerger nue de l’onde après une gueule de bois pour faire la connaissance de Michaël, sexagénaire herboriste, maillon d’un mystérieux réseau d’Irlandais Libres (rien de politique, tout de sagesse), négligeant les idées reçues, frayant en bandes et concentrant leurs observations sur les spécimens en rupture de ban, qui va la prendre en main après l’avoir repérée.

L’auteur risque une audacieuse image pour expliciter cette démarche, celle d’une partie de pêche à la truite où elle retrouve ces étranges nouveaux compagnons dont les rencontres successives sont imagées par les techniques de pêche  :

Il y a un frisson, une ondulation, comme un baiser que le moucheur dépose à la surface du lough. Dans ce bar au pied des Paps, ce n’était ni le jour ni l’heure des deux compères.

Avec eux, Rebecca quitte son ancienne identité, bénéficie de nouveaux papiers et d’une nouvelle banque, celle des Leprechaun, genre de lutins irlandais, et va franchir des frontières immatérielles initiatiques. Sans vous gâcher le suspense, apprenez que Mortimer n’est pas mort, qu’il a suivi le même chemin que Rebecca à sa suite, et qu’il est devenu… La suite dans le livre !

Un conseil pour apprécier ce roman atypique dans les meilleurs conditions : vous munir d’un fauteuil confortable, car le chemin est long, d’une bouteille de Tullamore Dew, de Guinness fraîche et de Google images pour suivre Beckie dans sa pérégrination irlandaise. Si le talent de l’auteur vous fait sentir et voir lieux et paysages (et peut même vous dispenser des attributs de lecture que je viens de vous conseiller, Bernard vous faisant respirer les effluves de l’alcool et apprécier la fraîcheur de la bière brune) il est épatant de les voir sur écran comme je l’ai fait, et de deviner l’empreinte toute fraîche de Maeve qui vous a précédé de si peu…

  1.  Le voyage de Mortimer, Balland, 2017.

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