La vie humaine n’a pas de prix

La tragique ascension du mont Nanga Parbat par Élisabeth Revol et Tomasz Mackiewicz.

Par Philippe Lacoude. 

Il y a une quinzaine de jours, l’alpiniste française Élisabeth Revol s’est trouvée en difficulté sur le mont Nanga Parbat, le neuvième sommet le plus élevé au monde à 8,126 mètres, situé au Pakistan. Elle a lancé une série de SOS à l’aide de sa balise. Les secours n’ont hélas pas réussi à sauver son compagnon de cordée, le Polonais Tomasz Mackiewicz.

Polémique

Une semaine après son retour de l’Himalaya, Élisabeth Revol a exprimé sa « colère » et crée la polémique en mettant en cause la lenteur des secours.

Apparemment, les deux alpinistes ont envoyé leur premier signal de détresse à 23h10 heure locale et le Pakistan étant ce qu’il est, les hélicoptères capables de monter à 7200 mètres d’altitude par mauvais temps n’étaient pas prêts à partir le lendemain matin au lever du soleil.

Et, pays du tiers monde oblige, le prix de l’intervention est passé de 15000 à 40000 dollars au cours de la nuit, payables d’avance et en liquide. Une somme que l’Ambassade de France n’avait pas – tant il est vrai que ce pays est foutu en perte de vitesse – mais que la Pologne et ses diplomates ont fini par avancer. Hélas, beaucoup trop tard…

Une digression : la courbe de Laffer

Trop d’impôt tue l’impôt : cette idée que l’on trouve un peu partout dans l’histoire des sciences économiques consiste à remarquer que « … des impôts lourds […] engendrent souvent des recettes fiscales plus faibles que celles qui auraient pu être obtenues avec des taux plus modestes » (Cf. Adam Smith, 1776). Le « vrai problème crucial de la fiscalité doit donc être vu dans le paradoxe suivant : plus les impôts augmentent, plus ils sapent l’économie de marché et, parallèlement, le système fiscal lui-même. […]. Chaque impôt, considéré en lui-même, et de même l’ensemble du système fiscal d’un pays, se détruit lui-même en dépassant un certain niveau des taux de prélèvement » (selon Ludwig von Mises, 1966).

Naturellement, un impôt nul ne rapporte aucune recette. Pareillement, une « fiscalité, poussée à l’extrême, a pour effet lamentable d’appauvrir l’individu [sans enrichir l’État] » (selon Jean-Baptiste Say, 1826) et un impôt de 100% ne rapporterait donc aucune recette, personne ne travaillant volontairement pour rien.

Entre ces deux extrêmes, les recettes fiscales étant généralement strictement positives, la courbe des recettes fiscales – ou courbe de Laffer – a probablement la forme d’une cloche1 :

Alpinisme

Que peut bien venir faire la courbe de Laffer dans notre histoire d’alpinisme ? Le lecteur de Contrepoints est-il victime du double fait que je suis d’une part savoyard et d’autre part obsédé par les questions de finances publiques ? En partie, oui.

Mais en partie seulement.

La courbe de Laffer peut être utilisée pour illustrer de nombreuses relations autres que celle entre les taux d’imposition et les recettes fiscales.

Les économistes J. R. Clark et Dwight Lee l’ont utilisée pour analyser la relation entre la sécurité de l’escalade et le nombre de morts en montagne sur le mont McKinley, le plus haut sommet de l’Amérique du Nord, au cours du début des années 19902.

Alors que le risque de mourir en escaladant le mont McKinley a diminué grâce à une amélioration du sauvetage en montagne, le nombre de personnes tentant de le conquérir a augmenté de façon significative. Cette augmentation du nombre d’alpinistes a plus que compensé la baisse du risque de décès au cours d’une escalade. Il en a résulté un plus grand nombre de morts.

Si le U.S. Park Service – l’organisme public en charge des parcs nationaux aux États-Unis – ne fournissait aucun secours, le risque de décès serait très élevé. Moins de gens tenteraient l’aventure mais ils mourraient souvent, comme le Polonais Tomasz Mackiewicz au Nanga Parbat.

Partant de cette situation à la pakistanaise, à mesure que ce risque baisserait, le nombre de morts baisserait. Mais le nombre d’alpinistes augmenterait. Il arrive un point où les alpinistes sont si nombreux que la baisse du risque ne compense plus leur nombre. Bien sûr, à l’autre extrême, si le risque est éliminé, le nombre de morts l’est également.

Le nombre effectif de morts est donc plus faible pour les très fortes et les très faibles probabilités de décès à chaque tentative d’escalader. Et le nombre de morts est plus élevé pour les valeurs intermédiaires de la probabilité de décès.

Là aussi nous avons une sorte de courbe en forme de cloche : c’est la courbe de Laffer appliquée à l’escalade. Il ne suffit pas de diminuer le risque pour diminuer les morts : la surproduction de secours en montagne peut aggraver les choses.

Lorsque J. R. Clark et Dwight Lee ont examiné les faits à propos des morts sur le Mont McKinley, la réalité était encore pire que ce que je viens de décrire : il existe en fait une courbe de Laffer de court terme et une courbe de Laffer de long terme.

À court terme, la relation entre le risque et le nombre de morts est généralement positive. À long terme en revanche, les comportements humains changent parce que la perception que le risque baisse se généralise à la communauté des alpinistes : dans le long terme, les gains de vies du secours en montagne disparaissent tragiquement.

Conclusion

La leçon de J. R. Clark et Dwight Lee est poignante : d’un point de vue économique, il n’est pas toujours optimal d’améliorer le secours en montagne parce qu’il est possible d’avoir une surproduction de services publics de secourisme.

Lorsque Dwight Lee m’a expliqué le contenu de son papier il y a plus de vingt ans lors d’une de ses visites à Paris, cela m’a paru évident : si les auteurs se focalisent sur le Mont McKinley, il en va probablement de même dans l’Himalaya et dans les Alpes. Au Pakistan, nous venons d’avoir l’exemple de l’absence d’un bon système de secours en montagne. À l’autre extrême, chaque été, à Chamonix, des alpinistes se mettent dans des situations où ils risquent leur vie et celle des secours.

Parce que la vie n’a pas de prix, doit-on tout faire pour les sauver ? Certains économistes répondent par la négative…

 

  1.  Nous ne tomberons pas dans le double piège de cette courbe. Premièrement, il n’y a aucune raison que son maximum soit atteint à 50% (à moins que la courbe d’offre de travail en fonction des taux d’imposition soit une droite) et la littérature suggère que des taux d’imposition de plus de 30% sont déjà délétères pour les recettes fiscales.  Deuxièmement, il n’y a aucune raison de chercher à maximiser les recettes de l’Etat…
  2.  Voir “Too Safe to Be Safe: Some Implications of Short- and Long-Run Rescue Laffer Curves” de J. R. Clark et Dwight R. Lee dans le Eastern Economic Journal, volume 23, no. 2, printemps 1997, pages 127-137.