Il faut fonder une psychologie du virtuel

A l’âge des écrans, faut-il inventer une nouvelle science humaine du virtuel ?

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Il faut fonder une psychologie du virtuel

Publié le 17 janvier 2018
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Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

« Échographie fœtale, console de jeux vidéo, ordinateur, smartphone, etc.… les écrans peuplent nos vies et la réalité virtuelle s’invite dans notre quotidien à tous les âges. Cet usage des écrans inquiète parfois, interroge dans tous les cas, quant à ses effets sur notre rapport au monde et à nous-mêmes. Les professionnels de l’éducation et du soin en particulier, ne peuvent faire l’économie d’une réflexion critique autour de ces outils numériques omniprésents et en constante mutation ». 

Xanthie Vlachopoulou, et Sylvain Missonnier, psychologue et chercheur, croisent les analyses et les lectures, entre philosophie et psychologie, ouvrant ainsi le débat sur la nécessité de définir et de poser les fondements d’une psychologie du virtuel. 

Les sources du virtuel : un contexte épistémologique pluriel

Le virtuel est partout. Il suffit d’observer les voyageurs d’un train pour s’en convaincre. Les enfants sur les genoux de leurs mères regardent des dessins animés, les ados consultent les réseaux sociaux, l’employé de bureau prépare une réunion par échange de mails, pendant qu’un retraité mettra de l’ordre dans ses photos de vacances.

Mais si, comme le soulignent les auteurs, l’inflation des écrans est contemporaine du III ème millénaire, les écrans sont en fait des compagnons de longue date. De l’écran « filtre », qui protège des radiations, à l’écran de fumée, nos écrans sont aujourd’hui des interfaces de médiation interpersonnelle.

Les origines de la philosophie du virtuel alimentent les débats depuis les Grecs anciens, une généalogie du virtuel qui trouve sa source chez Aristote, Leibniz, Bergson, Deleuze, Lévy.

Diversité des pratiques cliniques du numérique

« Dans les années 90, la communauté hexagonale des psychiatres, psychanalystes, a fait preuve d’une grande frilosité à l’égard de ce que l’on nommait à l’époque les nouvelles technologies de l’information et de la communication – NTIC » (…) À l’exception des plus jeunes utilisateurs, des chercheurs et des technophiles, c’est la méfiance qui a prévalu jusqu’à la fin du IIème millénaire.

Une défiance de la communauté médicale et des chercheurs en psychologie, qui s’illustrait dans les critiques émises à l’encontre des jeux vidéos, source inévitable de troubles neurologiques, d’addiction ou de violence.

Progressivement, de nouveaux espaces sur internet ont favorisé une prise de conscience vers la nécessité d’une clinique des TIC. Des évènements scientifiques, des congrès, des publications isolées et des numéros spéciaux y sont consacrés dans la presse scientifique. « Un observatoire des mondes numériques en science humaine « OMNSH » a vu le jour, parallèlement aux premiers enseignements universitaires en psychologie clinique »

Mais la communauté des « psy » de France demeure dans un entre-deux, face à la nouvelle ère numérique. « Des résistances opiniâtres persistent chez certains, mais de nombreux signes d’ouverture s’affirment aussi de plus en plus. Le temps est donc enfin venu dans l’hexagone, d’une authentique psycho(patho)logie psychanalytique du virtuel au quotidien ». 

Le virtuel au quotidien : les écrans et les âges de la vie

De l’embryon au fœtus, l’échographie obstétricale est, d’une certaine manière, notre premier contact au virtuel. Dans les cliniques, l’imagerie médicale est à la fois banalisée et normalisée, comme l’une des composantes de la genèse de l’identité humaine.

Quant aux jeunes enfants, leurs rapports avec les écrans déroutent autant qu’ils fascinent : les capacités d’intégration d’une génération d’adultes se heurtent rapidement à des blocages multiples, alors que les plus jeunes se saisissent des nouveaux outils et s’adaptent à leurs évolutions, avec une aisance déconcertante.

Les adolescents connaissent quant à eux une rencontre pour le moins passionnée avec le virtuel. « C’est un constat de notre quotidien, également confirmé par les chiffres donnés par l’Insee sur l’utilisation des technologies de l’information et de la communication. Sans se précipiter sur une qualification d’addiction, de cette pratique souvent excessive, l’usage gourmand des écrans prédomine dans les observations cliniques des adolescents connectés ».

Le numérique est aussi le nouveau compagnon de la vieillesse. Ces dernières années, de nombreuses initiatives ont vu le jour, afin de permettre aux personnes âgées de lutter contre l’isolement. Des associations intergénérationnelles se chargent de dynamiser ce lien. Mais les cyber-seniors représentent également un marché à conquérir.

La réalité virtuelle bouleverse l’ensemble de la cellule familiale, à l’image de cette publicité de la marque Apple, où l’on suit, pendant les fêtes de noël un adolescent isolé du reste de sa famille, les yeux rivés sur son smartphone, avant de découvrir aux termes du séjour, que ce dernier réalisait un émouvant film de vacances, fait à partir de la captation des moments les plus touchants.

« On perçoit ici comment la zone-frontière entre partage générationnel possible ou non de l’enfant, de l’adolescent, (il existe mille-et-un degré évolutifs entre les deux), mérite une attention particulière, et va constituer une cible privilégiée pour le professionnel fréquemment invité à l’évaluer ».  

Psychopathologie du virtuel

Concernant les réalités virtuelles, les pathologies nouvelles viennent, le plus souvent, d’un excès dans l’usage, pouvant aller des achats compulsifs en ligne à la consommation d’images pornographiques, en passant par l’addiction aux jeux vidéos.

La pathologie recouvre également la dimension de violence, avec le harcèlement sur les réseaux sociaux, ou d’autres dérives plus sombres, telles que la pédopornographie.

Souvent, les espaces virtuels sont envisagés comme des lieux propices à la mise en scène des fantasmes les plus sombres. L’illusion de l’anonymat derrière le « pseudonymat », la possibilité de rencontrer des personnes avec la même problématique ou envie, semblent faciliter des pratiques jusqu’alors marginalisées et beaucoup plus rares.

Hier et demain : homo virtualis

L’ensemble de ces observations nourrit l’ambition de mobiliser la communauté des éducateurs (parents, professeurs), des chercheurs, des professionnels de la relation, du soin psychique, sur les conditions d’apparition, les formes, et les usages de la réalité virtuelle.

Véritable « pharmakon », cette réalité virtuelle se veut mi-remède, mi-poison : à la fois fabuleux espace de développement et d’apprentissage, mais aussi lieu de manipulation idéologique, d’endoctrinement et de désinformation. 

Pour aller plus loin :

–       « La thérapie par réalité virtuelle pour soigner les troubles psychiques », Psychologies.com

–       Vidéo « L’enfant au risque du virtuel : entretien avec Sylvain Missionnier, psychologue et psychanalyste de l’enfant », Fondation Mustella.com

–       Podcast « Psychologie des écrans », France Inter.fr

–       « Dévoreurs d’écrans : comprendre et gérer nos appétits numériques », Pascal Minotte, éditions Mardaga.

Sur le web

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