Hivers d’auteurs : le rouge-gorge de George Sand

Rouge-gorge by Reflexiste (CC BY-NC-ND 2.0)

Troisième épisode de notre série « Hivers d’auteurs » : George Sand raconte dans « Histoire de ma vie »qu’elle a dû passer de longues semaines alitée pendant sa première grossesse en 1824.

Par Gabrielle Dubois.

Un hiver inattendu

« L’hiver 1824 fut long et rude, une neige épaisse couvrit longtemps la terre durcie d’avance par de fortes gelées. L’hiver est beau à la campagne, quoi qu’on en dise, même quand on doit garder le lit.

Il m’arriva un dédommagement imprévu. La neige était si épaisse et si tenace dans ce moment-là que les oiseaux, mourant de faim, se laissaient prendre à la main. On m’en apporta de toutes sortes, on couvrit mon lit d’une toile verte, on fixa aux coins de grandes branches de sapin, et je vécus dans ce bosquet, environnée de pinsons, de rouges-gorges, de verdiers et de moineaux qui, apprivoisés soudainement par la chaleur et la nourriture, venaient manger dans mes mains et se réchauffer sur mes genoux. »

George Sand, Cendrillon de Nohan

« Quand ils sortaient de leur paralysie, les oiseaux volaient dans la chambre. D’abord avec gaieté, puis avec inquiétude, et je leur faisais ouvrir la fenêtre. On m’en apportait d’autres qui dégelaient de même et qui, après quelques heures ou quelques jours d’intimité avec moi (cela variait suivant les espèces et le degré de souffrance qu’ils avaient éprouvé), me réclamaient leur liberté. Il arriva que l’on me rapporte quelques-uns de ceux que j’avais relâchés déjà, et auxquels j’avais mis des marques. Ceux-là semblaient vraiment me reconnaître et reprendre possession de leur maison de santé après une rechute. »

Le rouge-gorge de Sand ne peut être que spirituel

« Un seul rouge-gorge s’obstina à demeurer avec moi.

La fenêtre fut ouverte vingt fois, vingt fois il alla jusqu’au bord, regarda la neige, essaya ses ailes à l’air libre, fit comme une pirouette de grâces et rentra, avec la figure expressive d’un personnage raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il resta ainsi jusqu’à la moitié du printemps, même avec les fenêtres ouvertes pendant des journées entières.

C’était l’hôte le plus spirituel et le plus aimable que ce petit oiseau. Il était d’une pétulance, d’une audace et d’une gaieté inouïes. Perché sur la tête d’un chenet, dans les jours froids, ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui prenait, à la vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il s’élançait au beau milieu, la traversait d’un vol rapide et revenait prendre sa place sans avoir une seule plume grillée. Au commencement cette chose insensée m’effraya, car je l’aimais beaucoup ; mais je m’y habituai en voyant qu’il la faisait impunément. »

L’amie de la nature

« Le rossignol avait des goûts aussi bizarres que ses exercices. Curieux d’essayer de tout, il s’indigérait de bougie et de pâte d’amandes. En un mot, la domesticité volontaire l’avait transformé au point qu’il eut beaucoup de peine à s’habituer à la vie rustique, quand, après avoir cédé au magnétisme du soleil, vers le quinze avril, il se trouva dans le jardin. Nous le vîmes longtemps courir de branche en branche autour de nous, et je ne me promenais jamais sans qu’il vînt crier et voltiger près de moi. »