Bruno Le Maire en lutte contre les méchants intertubes

Bruno Lemaire by UMP photos CC BY-NC-ND 2.0

Un édito de h16.

Pour le moment, Bruno Le Maire est officiellement ministre de l’Économie et des Finances. Et pour le moment, il faut bien l’occuper. L’actualité, heureusement, lui offre quelques sujets à la fois simples et consensuels qui lui permettront d’éviter la gamelle retentissante que fut sa gestion de la problématique Taxe sur les dividendes et dont le feuilleton n’a pas finit de nous coûter cher.

Enfin, quand je dis « simples et consensuels », c’est bien évidemment sans compter sur la capacité assez stupéfiante qu’ont beaucoup d’Énarques de ce pays de transformer avec habileté tout ce qu’ils touchent en cirque dispendieux à l’issue contraire à celle espérée. Si l’on y ajoute au contexte une bonne dose de technologies que, généralement, les politiciens du cru ne maîtrisent pas du tout, cela nous offre d’excellentes occasions d’illustrer l’adage « l’erreur est humaine, mais pour une bonne catastrophe, il nous faut un énarque » qu’ont amplement démontré de fins stratèges comme Ségolène Royal, François Hollande ou tant d’autres avant eux.

C’est muni de ce préambule rassurant qu’on peut à présent étudier la dernière lubie en date du ministre : prétextant les pratiques abusives d’Amazon, Bruno Le Maire a courageusement décidé d’attaquer en justice le géant de la distribution et de lui réclamer une solide amende de 10 millions d’euros.

On comprendra que l’angle d’attaque change en fonction des besoins et de la capacité des hommes de l’État à ponctionner des sommes plus ou moins rocambolesques sur le dos de commerçants, mais l’idée est actuellement la suivante : en scrutant les différentes clauses qu’imposent les plates-formes internet à leurs partenaires, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a estimé qu’Amazon abusait largement de sa position dominante. La liste des griefs est longue et absolument édifiante puisqu’elle montre qu’Amazon est absolument sans pitié pour les vendeurs qui voudraient profiter de sa vitrine et du nombre de clients qui passe devant elle.

Ainsi, la DGCCRF a noté qu’Amazon pouvait changer ses contrats en imposant, du jour au lendemain, des délais de livraison plus courts. Les pauvres commerçants, pressurés et le flingue d’Amazon sur leur tempe, n’ont d’autre choix que d’accepter ces changements de règle inopinés.

Tout comme il leur est absolument impossible de se passer de cette plate-forme qui leur impose des vérifications administratives à n’en plus finir (à tel point qu’on dirait l’une ou l’autre bureaucratie française, à la différence qu’on ne peut absolument pas se passer d’Amazon là où, les contraintes imposées par les administrations françaises sont heureusement tout à fait facultatives).

Pire encore : Amazon entend contrôler la qualité du service rendu par ses contractants, et peut ainsi révoquer ad nutum un contrat avec un fournisseur qui n’aurait pas été à la hauteur. C’est parfaitement scandaleux dans un pays qui s’est toujours accommodé des petites approximations d’un service définitivement latin et dont l’aspect humain prime avant tout, erreurs et rigolades au détriment du client comprises.

Mais on le comprend : de nos jours, il est absolument impossible de se passer d’Amazon. Il est tout aussi impossible de respecter les contrats que cette société fait signer à nos petits commerçants qui sont évidemment exploités par l’hydre américaine turbo-capitaliste. Il faut donc agir, en justice de préférence et par la voie de l’État dont on connaît l’historique impeccable en matière de résolution de conflits et d’amélioration des situations conflictuelles tendues. En outre, les exploits personnels de Bruno Le Maire incitent à une grande confiance dans l’issue de cette plainte et des suites qui lui seront données.

Pas de doute, ça va roxxer. Merci Bruno.

On le voit, le présent est rassuré. Mais le futur reste à bâtir et pour aplanir les difficultés, Bruno a déjà retroussé ses manches et ça va roxxer encore plus fort.

Bruno est sur sa lancée, il est focalisé, il est dans le flow, il est chaud patate : les intertubes, ça le connaît ! Il maîtrise totalement le web et les lolcats n’ont aucun secret pour lui. Impossible de s’arrêter en si bon chemin alors qu’un nouveau domaine en friche n’attend que son intervention salvatrice et que le monde entier est là, les yeux rivés sur sa performance ! Et quoi de mieux, pour un ministre de l’Économie et des Finances, que s’attaquer à ces nouvelles cryptobidules aux usages sulfureux qui ne font rien qu’à venir narguer les États et tenter de leur soustraire de la bouche le pain gratuit des autres ?

C’est décidé, Bruno part au créneau : alors qu’Amazon titube déjà sous les coups de boutoir de ses amendes, le ministre entre ouvertement en guerre contre le Bitcoin et, son regard bleu acier rivé sur l’horizon qu’il sait déjà rempli de régulations strictes pour les cryptomonnaies et de barbelés aiguisés pour ceux qui s’en servent, a ainsi déclaré :

Je vais proposer (… qu’à) l’occasion du sommet du G20 en avril nous ayons une discussion tous ensemble sur cette question du bitcoin, sur l’évaluation des risques et sur les possibilités de régulation du bitcoin

Fini de rire pour le Bitcoin : Bruno est dans la place ! Il faut en finir avec ce Far-West terrible où des gens utilisent sans la moindre réglementation tatillonne cet argent numérique au passé trouble et aux usages interlopes et peuvent ainsi déplacer librement leurs capitaux d’un point à l’autre du globe sans que TRACFIN, Bercy et ses services en soient informés ! Il ne faut surtout pas que les petits contribuables du cru puissent s’échapper du paradis fiscal français.

Et puis aussi, oups, j’allais oublier, tout ceci est pour « garantir la sécurité aux épargnants », bien sûr. Car l’épargnant est un petit mammifère fragile et généralement très bête qui met son argent dans des banques accréditées par l’État (quel génie !), qui achète un peu trop facilement des bons d’État (s’il savait !) et qui va même parfois jusqu’à mentir qu’il est fier de payer des impôts (oui, oui, à ce point). Nul doute, dès lors, qu’il faille absolument encadrer ses achats compulsifs de ces cryptomonnaies subversives.

Voilà. C’est dit. Le « comment » reste à trouver mais on sait déjà qu’il y aura force amendes, pléthore redressements et moult lois pour encadrer tout ça, à commencer par les plates-formes d’échange entre les monnaies fiat (estampillées belles & bonnes par l’État et le brave Bruno) et les cryptomonnaies du diable infiscalisable : fini l’anonymat des transactions (qui n’a jamais existé), bonjour l’obligation d’identification des clients sur ces plates-formes (qui a toujours existé) ! Vite, empressons-nous d’imposer ce qui existe déjà et de mettre fin à ce qui n’existe pas !

Et de toute façon, Bruno sait qu’il a le temps de légiférer et d’imposer ses petites lois bien avant qu’apparaissent des plates-formes décentralisées, directement en pair-à-pair et sans point central sur lequel faire pression. Ce n’est pas comme si Bisq, Shapeshift, Decentrex, Bitshares, Counterparty, Openledger et quelques autres n’existaient pas déjà ! Bruno sait que son agitation servira le Bien et le Beau, que l’État sortira gagnant de cette lutte nécessaire, et que la France y gagnera forcément de nouveaux galons.

Le travail est lancé. Tel le laboureur à pied traçant un sillon de plus en plus profond dans une glaise très meuble, Bruno Le Maire pousse sur le soc d’une charrue législative qui enfoncera la France bien au-delà de ses bottes dans le sol d’une réalité gluante : à force de cogner comme un sourd sur Amazon ou les autres sociétés que l’élite française a jugées trop turbocapitalistes pour être laissées tranquilles, à force de légiférer partout, tout le temps en prétendant toujours protéger ceux qui n’en demandent pas tant, le message finira par passer : ne vous installez plus en France. Si vous y êtes, partez. On ne veut plus de vos innovations, de vos inventions, de vos progrès technologiques. Vous embarrassez nos élites avec vos machins disruptifs. Les intertubes, c’est pénible.

Partez. Ouste.
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