Essai sur la connaissance de Dieu, de Claude Tresmontant

L’Essai sur la connaissance de Dieu est réédité cette année, près de soixante ans après sa première édition. Il montre à l’envi le métaphysicien prometteur qu’était Claude Tresmontant déjà à trente-trois ans…

Par Francis Richard.

Claude Tresmontant est mort il y a tout juste vingt ans.

Spécialiste de l’hébreu, il avait notamment traduit les quatre évangiles et l’apocalypse de Jean en les reconstituant préalablement en l’hébreu sous-jacent à leurs versions grecques et en traduisant directement en français les textes en hébreu ainsi obtenus…

L’Essai sur la connaissance de Dieu est réédité cette année, près de soixante ans après sa première édition. Il montre à l’envi le métaphysicien prometteur qu’il était déjà à trente-trois ans…

Dans cet essai il s’adresse à un rationaliste scientifique, c’est-à-dire à quelqu’un qui sait user de la raison et qui admet le contrôle de l’expérience. S’abstiendra donc de le lire celui qui met en doute le monde extérieur, l’existence de son propre corps, l’existence de tout, et même de sa raison.

Ceci étant dit, son essai s’articule en trois parties. La connaissance de Dieu peut se faire à partir :

– du monde

– du fait d’Israël

– du fait chrétien

A partir du monde

Il y a deux hypothèses en présence : soit le monde est éternel, soit le monde est apparu.

De ces deux hypothèses découle l’alternative métaphysique :

– tout préexiste : cette métaphysique ne nie pas l’Absolu, mais récuse l’expérience, nie la création ; elle considère que l’être est incréé

– il y a eu création: cette métaphysique admet l’Absolu ; l’être ne vient pas de rien; il a été créé ; l’expérience montre qu’il a un commencement et qu’il ne s’est pas créé lui-même

Toutefois d’aucuns refusent cette alternative :

– refus provisoire : c’est l’agnosticisme ; on suspend son jugement

– refus définitif : les êtres sont là ; leur existence est absurde; on décide qu’il n’y a pas d’Absolu

Qu’en est-il de la réalité empirique ?

– dans la première hypothèse : le monde est l’Absolu; il est incréé ; on explique le schisme entre l’Absolu et l’être par un mythe : la chute ou l’aliénation (Upanishad, Plotin, Spinoza, Fichte, Schelling, Hegel) ; entre l’Absolu et l’être, il y a une relation d’identité ; c’est une métaphysiquepanthéiste.

– dans la deuxième hypothèse : le monde est créé par l’Absolu qui est pensé comme transcendant et libre ; entre Lui et l’être, il y a une relation de dialogue (judaïsme orthodoxe, christianisme) ; c’est une métaphysique de la création.

Pour ceux qui refusent l’Absolu, il n’y a pas de problème métaphysique. De constater que l’Univers est là, que c’est un fait, sans chercher de justification à ce fait, n’est-ce pas renoncer à l’exercice de son intelligence ?

Quant au sujet connaissant kantien, il est sans situation métaphysique…

Quant à Marx, s’il considère que l’Univers est incréé, il considère comme un mythe la doctrine de l’aliénation et de la chute : la Nature et l’homme existent par eux-mêmes… Pour lui, la Matière est l’Absolu. Mais objecte Claude Tresmontan t: L’intelligence organisatrice est autre chose que la matière organisée.

Claude Tresmontant considère en effet que l’exigence de la rationalité nous impose cette hypothèse d’un Absolu qui seul peut rendre compte de la réalité telle qu’elle se présente à nous :

Le monde n’évolue pas dans n’importe quel sens, il évolue vers la matière complexe, vers la vie, vers la conscience.

Il ajoute: Si on prétend que cette exigence de rationalité est une exigence factice, une exigence trompeuse ou trompée, une exigence illusoire, il ne reste plus qu’à renoncer à l’exercice de la pensée.

A partir du fait d’Israël

Claude Tresmontant remarque que le livre sacré d’Israël est le recueil d’actes et d’archives qui relatent une expérience historique opérée en plein jour, à ciel ouvert, à la face du monde.

Ce qui l’amène à dire qu’Israël, c’est l’humanité qui fait l’expérience de Dieu.

La raison de la création ? Puisque ce n’est ni un manque, ni un besoin, ni un devenir du dieu, la raison de la création, c’est l’agapè de Dieu.

La création ne doit pas être entendue au sens de création d’un objet ou de création d’un être fait pour encenser son Créateur. L’homme est certes créé dans un premier temps, mais il est créé pour, dans un deuxième, coopérer à sa propre création : c’est ce que signifie l’expression créé à l’image et ressemblance de Dieu :

La théologie biblique propose une métaphysique de la création qui n’est pas humiliante pour l’homme, qui n’est en rien une « aliénation », mais, bien au contraire une promotion, une theiôsis.

A partir du fait chrétien

L’opposition entre la foi et la raison est une opposition foncièrement non chrétienne, non évangélique.

Jésus s’adresse à l’intelligence et non pas à la crédulité : La vérité n’a nul besoin que l’homme s’abêtisse, ni qu’il saborde sa raison, qui lui est au contraire nécessaire pour atteindre à la connaissance de Dieu.

L’incarnation ? Comme la création, [elle] est un don : Si l’homme ne peut préjuger du don de Dieu, il ne peut pas non plus préjuger des limites au don de Dieu, ni définir des impossibilités que l’Absolu ne saurait surmonter.

La méthode de Jésus reste la même que celle employée par Dieu précédemment : Dès l’Ancien Testament on voit que la méthode de Dieu, son « style », se définit et se caractérise par l’association de la toute-puissance dans les possibilités et de la discrétion, de la faiblesse dans les moyens employés, de la douceur.

Claude Tresmontant constate que la connaissance de Dieu à partir de Ieschoua de Nazareth […] ne se limite pas à une connaissance de Dieu à travers sa personne, ses actes et ses gestes, ses paroles : elle s’opère aussi à travers ceux qui sont entés, greffés en Jésus leur Seigneur…

Conclusion

Le fait Israël, qui est celui d’une innovation, d’un renouvellement de l’humanité, la naissance de la sainteté, d’une humanité à l’image et à la ressemblance de Celui qui est nommé trois fois saint par Isaïe, constitue aussi une création, une oeuvre par laquelle nous accédons à la connaissance du Dieu caché, en dehors même de la Manifestation personnelle de Dieu venu parmi  nous, immanu-el.

Claude Tresmontant, Essai sur la connaissance de Dieu, Editions du Cerf, 216 pages.

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