Censure dans le cinéma américain : et si on jugeait par nous-mêmes ?

Louis CK by David Shankbone censuré par Richard Brody (CC BY 2.0)

Quand un journaliste se réclame de Godard et réclame la censure d’un film. Qu’on ne verra donc pas en France.

Par Fanny-Gaëlle Gentet.

Je ne sais pas combien d’entre vous connaissent Richard Brody, journaliste américain. Sûrement pas beaucoup, si ce n’est personne.

Je ne sais pas combien d’entre vous connaissent le comique américain Louis C.K. ou le magazine le New Yorker. Probablement un peu plus de gens.

Je pense être sûre que vous connaissez tous Jean-Luc Godard, cinéaste français.

Si le lien entre ces trois personnes n’est pas forcément évident, il est pourtant au cœur de la polémique qui ne cesse d’enfler jour après jour et qui débuta le 5 octobre 2017 avec la maintenant célèbre « Affaire Weinstein ».

Weinstein, Louis C.K. , et la masturbation

Après Weinstein de nombreuses personnalités ont été citées, accusées, pointées du doigt pour les mêmes agissements. Ou du moins « le même genre d’agissements », allant de la simple drague au viol, en passant par la masturbation au téléphone. Les médias se sont emparés du sujet, enchaînant les révélations et les Unes-chocs, sans s’embarrasser de nuances et surtout en oubliant le principe même de bénéfice du doute.

Nombreuses sont les victimes (je me permets le mot) de cette farandole d’accusations, et parmi elles Louis C.K.

Pour faire court, Louis1 comique de génie (je pèse mes mots), militant anti-politiquement correct, détesté par la gauche et les électeurs d’Hillary Clinton, a été accusé de s’être masturbé devant des femmes auxquelles il avait préalablement demandé l’autorisation et qui avaient répondu oui. Il a reconnu les faits.

Ces « oui » auraient été motivés par une admiration pour le comique et sa position d’« autorité » et n’auraient pas été réellement cautionnés.

Richard Brody, journaliste, exige la censure

Ce qui m’intéresse, moi, c’est l’article du journaliste susmentionné Richard Brody sur le sujet (voilà pour le lien entre Louis et Brody). Dans cet article à charge, publié dans le New Yorker le 11 novembre dernier, Richard Brody défend une opinion très arrêtée et exige la censure du film de Louis C.K. I love you Daddy dont la sortie était prévue le 17 novembre aux USA et le 27 décembre en France.

L’article remet ce film dans le contexte des récentes révélations sur Louis, extrapole sur les idées et convictions de l’artiste, allant jusqu’à faire l’amalgame entre l’opinion de l’auteur/réalisateur et celui de son personnage et n’est finalement qu’une critique cinématographique assez peu poussée mais claire : ce film « is a disgusting movie » (C’est un film dégoûtant).

D’après Brody, Louis C.K. avait tous les droits de faire ce film, mais aucun distributeur n’aurait jamais dû en acheter les droits, le promouvoir ou le distribuer.

Et quand Brody écrit « c’est une bonne chose que le film soit interdit, mais c’est lamentable qu’il ait fallu attendre les révélations sur Louis et que la seule médiocrité du film n’ait pas suffi »2», il se défend donc de juger le film à travers le prisme de l’actualité et soutient que le contenu seul justifie son interdiction.

Qui a déjà censuré un film parce qu’il était mauvais ?

Richard Brody est un journaliste réputé, qui écrit dans le New Yorker depuis une vingtaine d’années, il est respecté par ses pairs et ses lecteurs. Il a le pouvoir, que nous, à notre niveau, n’avons pas, de s’indigner, de se révolter publiquement.

Quand il appelle à la censure d’un film, il ne le fait pas en tant que cinéphile, mais en tant que personnalité publique de poids, il veut interdire aux gens de juger par eux-mêmes et de se faire leur propre opinion.

Pour le droit de juger par soi-même

Je n’ai pas vu le film et si Brody pense que le film est mauvais, je n’ai aucune raison de douter de lui, mais j’ai le droit – en tant que cinéphile – d’aller le voir et de juger par moi-même (et peut-être même d’avoir un avis encore plus radical que le sien).

Lorsqu’on en appelle à la censure, on en appelle à l’ignorance. On demande aux gens de se contenter de l’avis d’un autre et de suivre une ligne de pensée.

Lorsque Brody en appelle à la censure, il juge les autres – dont moi, une femme, par exemple – incapable de se faire leur propre opinion, il nous pense trop bêtes pour comprendre le message d’un film et le rejeter le cas échéant.

I love you Daddy raconte la relation entre China (Chloë Grace Moretz), jeune fille de 17 ans et de Leslie Goodwin (John Malkovitch), un réalisateur de 68 ans. Glen (Louis C.K.), le père de China s’oppose à cette relation.

Ce film n’appelle pas à la haine (seule raison valable pour censurer un film), ce film ne défend pas la pédophilie, ce film ne fait pas l’éloge de pratiques sexuelles répréhensibles, ce film se voudrait même féministe. J’ai le droit – en tant que femme – de juger par moi-même.

Alors pourquoi la censure ?

D’après Brody toujours, le film présente « la destruction [comme] une libération, la moralité [comme] une tyrannie, […] l’impudeur [comme] de la créativité […] avec un scepticisme moderne sur les vérités morales. »3

Cela me rappelle ce que disait le CNC, en 1965, à propos du script de Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard :

Un hymne à la violence, à la sensualité, au meurtre et sans aucune morale pour se racheter.

Pourquoi parler de Godard ?

Parce qu’ironiquement, Richard Brody est un spécialiste de la question (voilà le lien entre Brody et Godard). Il a écrit un livre, Jean-Luc Godard, tout est cinéma4 dans lequel il parle du combat des auteurs de la Nouvelle Vague avec la censure pour des raisons tantôt politiques, tantôt sociales, tantôt religieuses5.

Brody cite les censeurs de l’époque qui parlent de films « aux images contraires à la bonne morale »6, « dérangeants gravement les sentiments et la conscience »7, et il se range du côté de Godard en condamnant la censure.

La censure de films tels que La Religieuse ou Une femme mariée montre la distance entre la vision du gouvernement de la France et la vraie vie.8

Richard Brody s’est fait, au fil des ans, le grand spécialiste et protecteur de Godard. Je m’interroge – en tant que Française – qu’a-t-il vraiment compris à l’Œuvre de Godard ?

Son discours sur I love you Daddy ressemble trait pour trait à celui des censeurs des années 60. Peut-on, en 2017, parler encore de « vérités morales » ?

Qu’a-t-il compris à la Nouvelle Vague, à Truffaut ou à Rivette qui ont toujours défendu la liberté d’expression, donné le droit aux autres de juger librement, avec leur propre morale et éthique ?

Choisir de ne pas distribuer un film est une affaire commerciale. Il n’y a aucun doute que compte tenu de la notoriété de Louis C.K. alimentée par l’actuelle controverse, distribuer ce film est une très bonne décision commerciale. Or Brody affirme que ce film n’aurait jamais dû être distribué.

Si distribuer un film n’est plus une affaire de commerce mais devient une histoire d’éthique, si la décision de distribuer un film se fait en fonction de la doctrine de l’auteur, des opinions des acteurs ou des pratiques privées du réalisateur, si la parution ou non d’une œuvre, quelle qu’elle soit, peut-être décidée par une quelconque autorité morale, nous entrons alors dans une tout autre dimension.

Nous entrons dans un monde orwellien dans lequel tout le monde est prié de penser la même chose, d’avoir les mêmes opinions que seule une poignée de « bien-pensants » est libre d’établir.

La gauche a gagné

En France, nous ne pourrons pas découvrir le film de Louis parce que la gauche américaine a enfin trouvé une occasion de se débarrasser de lui.

Louis C.K. a passé des années à écumer les comedy show à travers les États-Unis, il a dédié sa vie à son art, malgré les difficultés il n’a jamais renoncé par amour de la comédie, du public et la liberté d’expression.

Après 30 ans de carrière, il fait enfin son premier long métrage, il connaît enfin le début du succès et un groupe de gens, motivé par le politiquement correct, décide de mettre fin à tout ça.

Louis a rempli deux Olympia, l’été dernier, mais trop peu de Français, trop peu d’Européens, le connaissent. Ce film était l’occasion pour cet artiste, pour ce morceau de culture de notre siècle, d’être exporté au-delà de ses frontières. Mais non. Les Américains ont encore décidé pour nous : nous ne verrons pas le film de Louis C.K..

N’est-ce pas ce contre quoi se battaient Godard, Resnais, Rohmer et les autres ?

N’est-ce pas le rôle de la culture d’ouvrir des horizons, d’élargir nos univers et permettre à tous de se faire sa propre idée ?

Comment Richard Brody peut-il à ce point défendre deux idées complètement opposées ? Comment peut-il être à la fois godardien et censeur ?

Ou bien il n’a rien compris à Godard, ou bien c’est un hypocrite.

Mais dans tous les cas il a gagné.

  1.  Louis C.K., très populaire aux États-Unis, est célèbre pour son autodérision et son humour noir, et est connu pour être le seul comique à utiliser le F-word, C-word et N-word sur scène. Il est le créateur de la série comique Louie, diffusée depuis 2010 sur FX et vient de réaliser son premier long-métrage I love you Daddy.
  2.  « It’s good that the release of the movie has been cancelled—but it’s lamentable that it took the outing of Louis C.K.’s actual misconduct, rather than the movie’s own demerits, to get it off the calendar. »
  3.  « Depredation is liberation, morality is tyranny (…) shamelessness is creativity (…) and it does so with a newfound skepticism about moral verities. »
  4.  Everything Is Cinema The Working Life of Jean-Luc Godard.
  5. Il y cite lui-même la phrase du CNC : « a hymn to violence, to sensuality, to murder, without any redeeming moral ».
  6. « Of images contrary to good morals. »
  7.  « Gravely disturb the sentiments and the consciences »
  8.  « The censorship of such films as La Religieuse and A Married Woman suggested the distance between the government’s version of France and real life. »