Notre-Dame des égarées, d’Alexandre Voisard

L’histoire tragique et poétique d’un couple qui perd sa petite fille à Colmar, au début du 20e siècle.

Par Francis Richard.

L’eau nous vient du ciel, disent les moines, grâce à Dieu. Et l’eau, disent les poètes, c’est ce qu’emprunte le ciel à la terre.

Par ces deux sentences commence le récit de Notre-Dame des égarées du poète Alexandre Voisard.

Un peu plus loin, il ajoute : Toutes les vies humaines s’apparentent à ces rivières affluant à des entrevues impromptues pour se fondre en des semblables irréductibles.

Une histoire d’eaux

Le lecteur est donc prévenu : le roman qu’il a entre les mains est une histoire d’eaux.

Aussi n’est-il pas surpris quand l’auteur attribue l’identité d’un fleuve à chacun de ses deux protagonistes : Hélène est du Rhône, Karel est du Rhin. Seulement Hélène pressent que le mélange des eaux ne prendra pas entre eux :

Durant toute leur vie commune elle lui lancera comme un défi : « Je suis du Rhône, vous êtes du Rhin, on ne se trouvera jamais vraiment. »

Pourtant, au début, tout semble démentir cette prédiction : un homme, venu de l’est, de Bohême, et une femme, venue du sud, de Provence, peuvent bien se croiser en Alsace, mais ils ne s’y trouveront jamais vraiment.

Tous deux enseignent à Colmar, dans un pensionnat pour jeunes filles de la grande bourgeoisie : elle, le français et le latin ; lui, la musique. Ces êtres on ne peut plus dissemblables se font face un midi à la table des professeurs.

Inexpérience des femmes

À vingt-huit ans, elle y révèle une personnalité impérieuse dans son comportement comme dans ses idées, tandis que lui, à quarante-cinq, se montre placide et réservé et n’a que peu l’expérience des femmes.

Cette inexpérience n’est pas rédhibitoire : elle ne l’empêche pas, la veille de Noël 1893, la rencontrant sur le parvis de l’église Saint-Mathieu, de l’inviter à dîner pour le surlendemain, le jour de la Saint-Étienne.

Après l’avoir fait mariner pendant quelques minutes de marche ensemble, elle lui dit subitement : « J’accepte votre invitation, mais n’attendez rien d’autre de ma part. » C’est une réponse claire et nette, sans détours. Enfin, presque…

Car, au deuxième rendez-vous, le soir de la Saint-Sylvestre, après leur petit réveillon, elle [l’entraîne] dans sa chambre à coucher... Cet épisode charnel sera a priori sans lendemain, les écluses ne s’ouvrant pas chez Hélène…

Le couple se reforme

Mais, le jour de l’Épiphanie, Hélène et Karel se retrouvent face à face au repas de midi du pensionnat, pour la galette des Rois. Elle a la fève, elle le choisit pour roi. Et c’est ainsi que le couple se reforme et donne bientôt un fruit, Stella :

Karel n’est pas latiniste comme son épouse. Quand même il connaît l’origine d’un tel prénom. Stella se retrouve en tant d’invocations religieuses, en ces implorations adressées à la Vierge. C’est même à la Madone qu’Hélène réserve les dévotions qu’elle refuse au « Tout-Puissant ».

Quelques années plus tard, la petite Stella meurt de diphtérie. Si Karel parvient à dominer son chagrin, il n’en est pas de même pour Hélène qui multiplie les imprécations contre ce Dieu qui reprend d’une main meurtrière ce qu’il vous a donné dans un moment d’égarement.

Une mère perdue

Hélène ne croit pourtant finalement pas à la mort de sa petite étoile. Et, un jour, elle s’en va, vraisemblablement pour la retrouver Dieu sait où. Karel peut légitimement penser qu’elle s’est réellement égarée. Alors il part à son tour à sa recherche :

Karel le sait maintenant, c’est une mère perdue en quête désespérée d’une enfant réchappée de la mort qui, quelque part, en son obsédant recours au symbole des fleuves, tente la traversée qui la conduira outre-tombe, à la rive des retrouvailles.

Sa quête, aussi désespérée que celle d’Hélène, d’un sanctuaire marial l’autre, fait divaguer Karel, lancé à sa suite vers le sud, où elle est partie vraisemblablement. Le désormais chemineau fait lors des rencontres improbables et parvient à l’extrême dépouillement en tentant de rejoindre cette adepte d’une philosophie fluviale :

Toutes les eaux, de la source au ruisseau, de la rivière au fleuve, le moindre filet d’eau, s’accomplissent en cette quête incessante de l’autre, de même que les destins humains se toisent, se croisent, se frôlent, se heurtent et parfois s’épousent dans cet irrésistible mouvement de l’univers.

Alexandre Voisard, Notre-Dame des égarées, 192 pages, Zoé, 192 pages.

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