Youpi, voilà une redevance universelle et œcuménique !

France Télévisions (Crédits jean-louis Zimmermann, licence Creative Commons)

Vous l’attendiez certainement avec impatience (si si, ne dites pas le contraire, bande de petits coquins), et ce moment est enfin arrivé : les taxes d’habitations arrivent doucement dans les boîtes à lettres et – youpi ! – vous allez enfin découvrir la couleur du cerfa annuel avec lequel vous réglerez cette taxe ainsi que – ô joie ! – votre redevance audiovisuelle.

Et ça, mes petits amis, ce sera un vrai moment d’allégresse !

Non, non, ne le niez pas : je sais que vous avez à cœur de payer un tribut (fort modeste, d’ailleurs) pour une telle qualité de production, de service public et la tenue irréprochable des informations qui y sont débitées. Sans ce service public (qu’une partie non négligeable du monde nous envie de façon cependant très discrète), comment s’assurer ne jamais être débordé par les « fake news » et polémiques stériles ?

Et puis, notez qu’il s’agit de seulement 138€ en métropole et encore moins dans les DOM-TOM (88€). C’est quasiment la même chose qu’une amende pour un excès de vitesse en ville, ce qui n’est finalement pas si fortuit : après tout, posséder une télévision ressemble de plus en plus à une infraction dans notre monde moderne et il est normal que, comme pour la sécurité routière, notre gouvernement vous encourage à plus de précaution avec votre façon de passer votre temps libre.

Du reste, il semble que le message global soit passé puisque, progressivement, les télévisions ont quitté les foyers familiaux. Ou, du moins, l’usage des écrans a profondément changé ces dix dernières années au point que les chaînes publiques, qui vivaient jusque là confortablement engoncées dans leurs gros fauteuils mous, se retrouvent un tantinet bousculées par les ordinateurs, les tablettes, les smartphones pour ce qui est des supports, et les box, le streaming et les podcasts pour les contenus.

Cette diminution sensible de la part de marché des télévisions publiques, couplée à la réduction assez réjouissante des récepteurs télévisuels, amène naturellement l’actuel patron de Pravda Radio France, le sémillant Mathieu Gallet, à se poser tout plein de questions et, taraudé par le désir d’affiner encore la qualité des services rendus, à proposer quelques pistes d’innovations particulièrement inattendues.

C’est ainsi que, dans une interview au JDD, il a récemment éclairé son audience sur les orientations qu’il compte faire prendre au mastodonte de radio publique qu’il dirige depuis quelques années et comment il compte financer tout ça en proposant d’étendre… la redevance télévisuelle. Quelle surprise surprenante !

Oui, certes, notre ami Mathieu n’est pourtant pas le patron de Fail France Télévisions mais le bouillant jeune homme n’est pas en manque d’idées et on peut être certain que ses « idées », très très « innovantes », ne déplairont pas à Delphine Ernotte, celle qui, justement, s’occupe du mastodonte de télé publique.

En fait, pour Mathieu, c’est très simple :

Aujourd’hui, la redevance est payée par les personnes qui déclarent posséder un téléviseur, or cela n’a plus de sens compte tenu des modes de consommation des médias actuels, explique-t-il. Une idée pourrait être d’instituer une redevance universelle et automatique, chaque foyer fiscal contribuant à cet effort, comme c’est le cas en Allemagne ou en Suisse.

Et si l’on oublie que le frétillant Gallet n’a pas pris l’Allemagne ou la Suisse en exemple pour leur rigueur budgétaire mais plutôt pour leur façon d’asseoir leurs taxes sur les foyers, on dirait presque qu’il a reçu un appel de Delphine qui réclamait encore, il y a encore quelques mois, « fromage et dessert », à savoir le retour de la publicité sur les chaînes publiques et une belle grosse redevance bien dodue : pas de doute, nos deux larrons en foire s’entendent fort bien pour détrousser le contribuable.

Et quoi de mieux pour ce faire qu’une redevance universelle ? Si on la couple à un revenu universel, cela permettra grâce à l’accompagnement d’un paquet de chips universel (allégées, bio, équitables et sans gluten), de ramener tout le peuple devant la télé universelle et de lui offrir une saine propagande information universelle destinée à former son jugement et son esprit critique. Pratique, non ?

Malheureusement, en termes « d’innovation », cette « réforme » qu’il propose bruyamment ressemble à s’y méprendre à un nouveau matraquage fiscal. D’un service optionnel, la télévision publique devient une obligation, que dis-je, une imposition de plus pour les foyers français qui montraient pouvoir pourtant s’en passer avec brio. Et le patron de Radio France ne semble pas s’émouvoir qu’un service optionnel doive malgré tout être payé même par ceux qui n’en ont ni le besoin ni l’usage (et qui sauraient très bien quoi faire des sommes ainsi ponctionnées à la place de payer des saltimbanques et des troubadours pour des tours qu’ils ne regardent pas).

Pourtant, facturer un service à l’usage réel, en 2017, on sait faire, même pour la télé. En France et depuis Canal+, on a prouvé qu’on pouvait facilement avoir des abonnés (et en perdre, aussi) qui payent pour un service spécifique de télévision sans que cela soit techniquement irréalisable. Il serait étonnant que les techniciens de France Télévision soient infoutus de faire ce que d’autres chaînes, il y a plus de 30 ans, parvinrent à réaliser avec brio… Et puis surtout, de nos jours, depuis les « boxes » internet, on sait aussi exactement faire payer au bouquet, à la chaîne, voire à l’émission.

Mais voilà… Basculer sur ce mode, laisser le contribuable en dehors de l’image et se contenter de faire payer l’usager à l’usage, c’est mettre directement les chaînes publiques en concurrence avec les chaînes privées. Et ça, c’est prendre le risque de devoir regarder la vérité en face : non, les Français ne sont absolument pas prêts à payer pour regarder l’invraisemblable cornucopie de séries idiotes, de présentateurs surannés, de documentaires lourdement orientés et d’émissions grassement moralisante. À tout prendre, autant avoir la même chose sur les chaînes privées, certes lardées de publicités, mais aussi gratuites que de qualité médiocre.

En réalité, le brave Mathieu entend proposer une réforme de l’audiovisuel public, pour, je cite, « remettre l’usager au centre en prenant acte des nouveaux modes de consommation des programmes et penser ‘média global’ en articulant l’écrit, le son et l’image. » Dans ce tourbillon de mots creux et de poncifs faciles, on comprend surtout que Gallet n’a que faire de l’usager. Ce n’est pas lui qu’il veut remettre au centre, mais bien le contribuable. Sans lui, plus d’argent, et sans argent, plus de fête.

Et pour le frétillant Gallet, ce serait vraiment dommage.


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