Abolissons la redevance audiovisuelle et le service public audiovisuel

Comme chaque année, les Français reçoivent leur avis d’imposition au titre de la contribution à l’audiovisuel public. Cette redevance devrait être abolie, tout comme le service public audiovisuel. 

Par Trevor Smith.

Comme chaque année à cette période, les ménages français reçoivent leur avis d’imposition au titre de la contribution à l’audiovisuel public, en parallèle de la taxe d’habitation. Le montant annoncé pour 2020 est de 138 euros, en baisse d’un euro par rapport à l’an dernier. Champagne !

Cette redevance est collectée au bénéfice de différentes entreprises publiques, selon la clef de répartition suivante :

  • France Télévisions (France 2, France 3, France 4, France 5 et France Info – France Ô a cessé d’émettre le 24 août 2020) : 65 % ;
  • Radio France (France Inter, France Info, France Culture, France Bleu, France Musique, FIP et Mouv’) : 16 % ;
  • Arte France : 7 % ;
  • France Médias Monde (France 24, RFI et Monte Carlo Doualiya) : 7 % ;
  • TV5 Monde : 2% ; et enfin
  • L’institut national de l’audiovisuel : 2 %.

En mars 2019, alors encore ministre des Comptes Publics, Gérald Darmanin a suggéré de supprimer cette redevance audiovisuelle, sans pour autant en tirer les conclusions qui s’imposaient à propos de l’existence même d’un service public audiovisuel.

La contribution à l’audiovisuel public devrait effectivement être abolie, tout comme le service public audiovisuel.

Pourquoi la contribution à l’audiovisuel public devrait être abolie

Son principe même est injuste

En matière de service public, le principe affiché est simple : certaines activités concernant tout un chacun (police, justice, propreté, etc.), doivent être financées par tous. C’est la base du consentement à l’impôt.

Les choses sont très différentes s’agissant du service public audiovisuel. Je peux choisir d’avoir un téléviseur ou non, par exemple selon le mode d’éducation que je souhaite adopter envers mes enfants. Je peux choisir de regarder les chaînes du service public ou non, selon que les émissions proposées m’intéressent ou pas.

Je peux même regarder certains programmes et d’autres non, si je préfère me cultiver devant un documentaire historique sur Arte plutôt que de voir des joueurs de tennis taper dans la balle à Roland-Garros. Nous sommes donc dans le domaine de l’optionnel.

Pourquoi ne pas laisser payer seulement ceux qui veulent regarder ces chaînes ? Le principe est limpide : chacun devrait payer pour ce qu’il consomme. On regarde les chaînes publiques, on écoute la radio publique, on paie, on ne les regarde pas et on ne les écoute pas, on ne paie rien. Si l’audiovisuel public a confiance en la qualité de ses programmes, il ne devrait pas craindre un financement volontaire !

Son montant est disproportionné

Cette contribution à l’audiovisuel public permet de collecter environ 3,2 milliards par an, soit pas loin de la moitié du budget du ministère de la Justice ! L’ordre affiché des priorités est déconcertant…

Toujours est-il qu’avec 138 euros par an, soit 11,5 euros par mois, on peut en faire des choses en matière de choix audiovisuels !

Un abonnement Netflix débute à 7,99 euros mensuels, Disney+ est commercialisé à 6,90 euros mensuels et Amazon Prime à peine au-dessus de 4 euros. Quant aux bouquets de chaînes proposés par les grands opérateurs français, ils tournent souvent autour d’une dizaine d’euros mensuels…

En tout état de cause, on se doute que les Français sauront très bien quoi faire avec l’argent ainsi économisé, qu’il soit dépensé dans des activités liées à l’audiovisuel ou pour satisfaire tout autre besoin ou usage. En ces temps compliqués pour de nombreuses personnes, pourquoi ne pas donner un coup de pouce au pouvoir d’achat des ménages ?

Il existe des alternatives

La première option possible est le financement par abonnement : facturer un service à l’usage réel, en 2020, on sait faire ! Depuis Canal+, soit plus de 30 ans, on a prouvé qu’on pouvait facilement avoir des abonnés qui paient pour un service spécifique de télévision. De nos jours, depuis l’apparition des box, on peut également faire payer au bouquet, à la chaîne, voire à l’émission.

La deuxième option possible est tout simplement un financement par les annonceurs, comme c’est le cas sur la plupart des chaînes diffusées. En contrepartie de la redevance perçue, le groupe France Télévisions s’engage à n’effectuer aucune coupure publicitaire, uniquement lors des longs métrages diffusés… le service public sait donc très bien facturer de la publicité tout le reste du temps, qui doit être plus que majoritaire !

La troisième option possible est également la moins souhaitable : que par un jeu de passe-passe comptable dont il a le secret, le gouvernement fasse payer via d’autres impôts ce qu’il ne ferait plus payer directement par la contribution à l’audiovisuel public. Un tel transfert poche gauche/poche droite ne résoudrait en rien les problèmes soulevés précédemment, et attaquerait un principe qui devrait être essentiel en matière de fiscalité : savoir ce qui est payé avec nos impôts, pouvoir à tout moment répondre à la question : « qu’obtiens-je en échange de l’argent donné ? ».

Le financement alternatif ne pourra donc être que porté par les consommateurs des programmes concernés, que ce soit via l’abonnement ou la publicité. De plus, pour éviter toute tentation malsaine, le service public audiovisuel devrait être aboli, ainsi que je le détaille ci-dessous.

Loin d’être marginal à l’international

De nombreuses États ont d’ores et déjà aboli la redevance audiovisuelle, par exemple le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Israël, l’Islande, ou encore parmi les pays membres de l’Union européenne la Suède, la Norvège, la Finlande, Chypre, Malte, les Pays-Bas et une large partie de la Belgique.

D’autres pays n’ont même jamais connu ce modèle de financement, notamment les États-Unis, le Brésil, ou plus proche de nous l’Estonie, le Luxembourg et l’Espagne.

À quand le tour de la France ?

Pourquoi le service public audiovisuel devrait disparaître

L’argent public induit la gabegie

France Télévisions a annoncé un chiffre d’affaires de 3,084 millions d’euros en 2018, dont environ 75 % issus de la contribution à l’audiovisuel public et 81,6 % pour le total des concours publics. Malgré cette énorme manne budgétaire, issue de nos impôts, le résultat net s’établissait cette même année à… une perte de 89,3 millions d’euros – une paille par les temps qui courent, où l’on compte plutôt en milliards !

L’institution est de fait particulièrement mal gérée, comme si souvent lorsqu’il s’agit d’argent public… Ainsi, dans son rapport de février 2019 sur Radio France, la Cour des comptes pointait notamment la dérive des dépenses de masse salariale, l’explosion du recours à des travailleurs ponctuels (au risque d’ailleurs de la requalification des CDD en CDI), ou encore le temps de travail particulièrement  léger du personnel de la structure : seulement 192 jours travaillés par an par les journalistes, soit l’équivalent de 14 semaines d’absence !

Le gaspillage du fruit de l’impôt des Français est malheureusement une constante, pour des raisons inhérentes à la gestion publique : absence de responsabilité financière des dirigeants, chiffre d’affaires « automatique » n’incitant pas à rechercher une plus grande satisfaction des clients, politique de gestion des ressources humaines sans comparaison avec les pratiques du privé, nominations conduites par le besoin de recaser des amis plutôt que par les compétences, etc.

Un contenu peu qualitatif

Tant qu’à dépenser un tel « pognon de dingue », au moins pourrait-on se consoler à l’idée qu’il est utilisé à produire un contenu de qualité, réellement différent de celui proposé sur les chaînes privées. Ce n’est bien évidemment pas le cas, ce que même la section syndicale Force Ouvrière de France Télévisions déplore, s’interrogeant sur sa « différence avec le privé » !

Peut-on vraiment se gargariser de l’utilisation du fruit du travail des Français pour financer des jeux télévisés tels que N’oubliez pas les paroles, Mot de passe, Questions pour un champion, Fort Boyard, Affaire conclue, ou Les Z’amours (indépendamment de leur caractère divertissant ou non) ?

Pense-t-on vraiment que le privé ne pourrait pas aussi bien diffuser Plus belle la vie, Amour gloire et beauté, Les enquêtes de Murdoch, ou Un si grand soleil ? Si ces programmes ont su trouver leur public (c’est je crois le cas), ne pourraient-ils pas être financés dans des conditions normales ?

Est-il vraiment nécessaire d’en appeler à l’impôt pour pouvoir diffuser le Tour de France (25 millions d’euros annuels), Roland-Garros (25 millions également), la Coupe de France de football (22 millions) ou les Jeux Olympiques (30 millions versés pour Rio 2016) ?

Au-delà de ces exemples, pour juger de la qualité globale des programmes je vous propose une rapide étude issue du numéro de Télérama de cette semaine. Dans ce magazine que l’on ne pourra pas accuser d’être un adversaire du service public audiovisuel, voici ce que donne le décompte des T, évaluant l’intérêt des programmes diffusés :

Il ressort clairement de cette étude, outre la médiocrité globale des principales chaînes de télévision française, que notamment les deux principales chaînes du service public, France2 et France3, ne sont en aucun cas plus qualitatives que le privé. La « meilleure » chaîne est… privée, il s’agit de Canal+ (certes financée par abonnement, ce que France Télévisions pourrait tout à fait imaginer !).

Quand assumera-t-on que le service public ne diffuse pas des programmes plus qualitatifs que le privé, et en tirera-t-on les conclusions qui s’imposent quant à son existence ?

Un combat d’arrière-garde

Vouloir à tout prix contraindre les Français à financer un groupe de télévision semble de plus en plus dépassé, alors même que le temps passé devant son poste reflue chaque année, à l’exception notable de la période du confinement mais il est vrai que les loisirs étaient rares !

En effet, on assiste à l’essor rapide des plateformes de vidéo par abonnement telles que Netflix, Disney+ ou Amazon Prime, ainsi que des plateformes gratuites comme YouTube. Les services en ligne de diffusion en direct et en replay connaissent également une progression constante.

Ainsi, en mai 2020, un Français sur deux était abonné à une offre de vidéo à la demande, alors qu’ils n’étaient qu’un sur cinq encore en 2017 : on peut raisonnablement penser que dans les années à venir, cette tendance va se confirmer. Les grands acteurs de la télévision française en ont d’ailleurs conscience, puisqu’ils investissent en catastrophe ce marché en lançant le déjà tristement célèbre Salto

Toujours est-il que cette tendance conduit les Français à consulter les programmes qui les intéressent par d’autres canaux, quitte à se passer totalement de téléviseur. Dès lors, vouloir les contraindre à financer un média en perte de vitesse ne peut être qu’un combat d’arrière-garde.

Une absence d’indépendance politique

Les entreprises publiques bénéficiant de la manne de nos impôts ont souvent un argument à faire valoir : celui de l’indépendance politique dont elles seraient le garant.

C’est une vaste rigolade. Dans Le fait du Prince (2017), Béatrice Houchard détaille ainsi de quelle façon les différents présidents de la Cinquième République sont largement intervenus dans les choix des émissions et animateurs ayant ou non leur place sur le service public, à l’exception notable, semble-t-il, de François Hollande, rendons-lui au moins cela !

Pour vous épargner l’archéologie des pressions exercées par les uns et les autres, je ne donnerai que l’exemple de Nicolas Sarkozy, tel que décrit dans ce livre : Patrice Duhamel, alors Directeur Général de France Télévisions, y indique qu’il l’appelait deux fois par semaine pour connaître les audiences, demander qu’on lui livre les DVD d’émissions qu’il avait ratées, pousser la carrière de ses protégés (Patrick Sabatier, les frères Bogdanov, David Hallyday) ou a contrario faire débarquer ses antagonistes supposés (Patrick Sébastien, Franz-Olivier Giesbert, Arlette Chabot)… une pratique résumée par cette phrase : « le président de la République est tout de même chez lui dans le service public ! ».

Plus largement, l’indépendance ne peut en aucun cas se décréter, elle se construit par le débat critique et l’opposition des points de vue. C’est tout sauf ce qu’illustrent les chaînes publiques : catalogue de fake news diffusées sur France Info, mauvaise foi journalistique légendaire d’Élise Lucet, France Inter radio de référence pour 72 % d’auditeurs se déclarant de gauche, absence criante de représentativité à l’antenne…

Pour ne donner qu’un exemple récent, le Collectif pour le Respect de la Personne (CoRP) a déposé plainte cet été contre France Télévisions en raison de sa promotion régulière de la GPA et de l’absence de débat à ce sujet sur ses chaînes : quelles que soient ses convictions éthiques en la matière, ce thème ne mérite-t-il pas une discussion digne de ce nom ?

Il n’est pas exclusif au service public de posséder des liens d’intérêts, des biais cognitifs ou idéologiques : il y en existe également dans le privé. La différence est que personne n’est contraint de financer ces programmes s’il ne le souhaite pas.

En 2020, les citoyens devraient être enfin autorisés à faire des choix sur les contenus qu’ils désirent ou non supporter, afin qu’ils assument leur responsabilité critique, morale et intellectuelle en matière de médias. C’est pourquoi le service public audiovisuel devrait être aboli, et avec lui la contribution à l’audiovisuel public.

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