Zouleikha ouvre les yeux, de Gouzel Iakhina

L’histoire d’une paysanne tatare à l’époque de la dékoulakisation.

Par Francis Richard.

Dans un grand village du Tatarstan, Ioulbach, une centaine de maisons, Zouleikha vit avec Mourtaza, son mari, et sa belle-mère, qu’elle appelle tout bas la Goule, la sorcière. Allah soit loué, elle et Mourtaza ne vivent pas dans la même isba qu’elle…

Zouleikha s’est mariée à quinze ans, en 1915. Elle a trente ans. Dans l’intervalle de ces quinze ans, elle a donné naissance à quatre filles, qu’elle [a dû] presque aussitôt enterrer : Chamsia, en 1917, Firouza, en 1920, Kahlida en 1924, et Sabida, en 1926.

Elle n’a jamais grandi

La Goule la traite de poule mouillée et dit du mal d’elle à son fils. Alors, sous le regard de son mari, Zouleikha travaille toujours mieux, avec plus d’application, plus vite : qu’il voie qu’elle n’est pas une mauvaise femme, même si elle n’a jamais grandi.

Car Zouleikha est restée petite, fille aux os maigres, comme dit la Goule, qui la méprise parce qu’elle n’a su mettre au monde que des filles et qu’aucune n’a survécu, qui lui prédit sa mort prochaine, comme elle a prédit jadis la mort de ses quatre filles.

Un koulak qui ne veut plus rien donner

Mourtaza est un koulak. La Horde rouge vient régulièrement réquisitionner la nourriture, le bétail. Mais cette fois il ne veut rien lui donner : Je suis à bout de forces, et mon cœur est à bout de patience !, dit-il à sa mère auprès de qui il a cherché réconfort.

Zouleikha cache la nourriture dans des replis de l’isba, puis elle et Mourtaza se rendent dans la forêt où sont enterrées leurs filles et enfouissent dans leurs tombes leurs réserves de blé. Au retour ils croisent un détachement de cavaliers de la Horde rouge…

Quand Mourtaza lève sa hache après leur avoir dit qu’il ne leur donnerait rien, le soldat Ignatov appuie sur la détente de son fusil. Le corps du mari de Zouleikha s’abat sur leur traîneau. Laissée seule dans la forêt, elle ne saura jamais comment elle est rentrée.

La dékoulakisation du village

Pendant la nuit, la Horde rouge frappe à la porte. Zouleikha emporte quelques affaires. Il ne s’agit plus de réquisition, mais de dékoulakisation de tout le village : le traîneau de Zouleikha se fond dans la colonne des dékoulakisés. Leur flot coule dans la rue principale…

Commence un périple de plusieurs mois, sous le commandement d’Ignatov. Tous les prisonniers – anciens koulaks, criminels et autres éléments antisoviétiques – rassemblés à la prison-étape de Kazan prennent le train dans des wagons surchargés, direction la Sibérie.

Dans le train, Zouleikha apprend qu’elle est enceinte et fait connaissance avec le professeur de médecine Wolf Karlovitch Leibe, le truand Gorelov, le peintre Ilia Petrovitch Ikonnikov, le couple Soulimski, Konstantin Arnoldovitch et Isabella. Et donne naissance à Youssouf…

Les déplacés

À Krasnoïarsk, les déplacés prennent une péniche qui descend l’Énisseï, puis l’Angara. En cours de fleuve, l’embarcation fait naufrage. Les rescapés s’établissent et, peu à peu, après bien des tribulations et des années, grandit un village de paysans qui se rekoulakisent

Au terme de cette longue histoire tumultueuse, qui, sous la plume de Gouzel Iakhina, revisite celle de l’Union soviétique des années 1930 et 1940, Zouleikha ouvre les yeux :

Tout ce qu’elle avait appris, ce qu’elle savait depuis son enfance, avait pâli, disparu. Et ce qui l’avait remplacé avait balayé la peur, comme la crue printanière balaie les feuilles mortes et les branches de l’automne…

Zouleikha ouvre les yeux, Gouzel Iakhina, 480 pages, Les éditions Noir sur Blanc (traduit du russe par Maud Mabillard).

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