Par Glenn Garvin.
Un article de Reason
Métaphore ou présage, la diffusion simultanée de S.W.A.T. sur CBS et d’Alias Grace sur Netflix cette semaine se révèle douloureuse. La diffusion télé affiche son statut d’antiquité en terminant sa saison automnale par un tiède remake d’un drame policier raté des années 1970, tandis que Netflix, modèle de l’avenir de la télévision, propose une dissection subtile de la vérité dans un macabre double meurtre.
La chose la plus remarquable au sujet d’Alias Grace n’est peut-être même pas son contenu, bien qu’il soit exceptionnel, mais c’est la deuxième fois en six mois que l’auteur canadien Margaret Atwood, qui fête aujourd’hui son 80e anniversaire voit un de ces livres adapté en mini-série1. Qui aurait cru que la littérature féministe pouvait être si rentable ?
Alias Grace, le pitch
Mais ce serait trop réducteur pour Atwood. Les fondements intellectuels de son travail sont plus complexes et insaisissables que beaucoup de ses fans ne le reconnaissent. Les hommes se comportent souvent mal dans ses romans mais les femmes aussi. Comme dans La Servante écarlate, qui est autant une critique du totalitarisme que de la suprématie masculine, Alias Grace regorge d’idées sur une foule de sujets en plus du féminisme : classe sociale. Pauvreté. Pénologie. Religion. Épistémologie.
Tout cela est présenté dans le récit fictif du meurtre, en 1843, d’un riche propriétaire foncier canadien et de sa gouvernante par deux autres membres du personnel domestique. Les tueurs, James McDermott, un palefrenier, et Grace Marks, une servante maltraitée, s’enfuient aux États-Unis, mais sont capturés. McDermott, qui a avoué mais a accusé Marks de l’avoir poussé à bout, est exécuté. Marks, qui dit ne pas se souvenir du crime, est enfermée dans un asile.
Alias Grace commence 15 ans après les meurtres. Un groupe de notables méthodistes, voulant réhabiliter Marks, a engagé le Dr Simon Jordan – un aliéniste, ainsi que l’on appelait les premiers psychologues, pour enquêter sur le cas dans l’espoir de prouver qu’elle n’était pas saine d’esprit au moment du crime.
Ensuite, presque tout ce qui se passe dans Alias Grace est raconté à travers le prisme de ses longues conversations avec Jordan. Et il est tout de suite évident qu’en tant que narratrice, elle est loin d’être fiable, éludant certaines de ses questions, falsifiant ses réponses aux autres.
Des doutes
La question évidente est de savoir si les ambiguïtés de Grace sont une tentative de reprendre le contrôle d’une vie longtemps usurpée par son père, ses employeurs et les responsables des institutions pénales et psychiatriques cassantes dans lesquelles elle a été enfermée. Ou si elle essaie de cacher quelque chose.
Ses propres réflexions sont ambivalentes. La sincérité des interrogations douces et largement empreintes de sympathie du médecin, note-t-elle dans une lettre adressée à une amie, lui donnent l’impression d’être une pêche trop mûre, prête à éclater et à répandre son contenu. Mais elle se rappelle : “À l’intérieur, la pêche est une pierre.”
De l’autre côté de cette équation déséquilibrée, le Dr Jordan est de plus en plus souvent submergé par des fantasmes sur sa patiente. Mais sont-ils le fruit d’une romance ? Ou bien, comme elle le soupçonne, la brutalité de sa vie fait-elle office de misérable porno pour cet homme secrètement exalté par les récits de la soumission féminine ?
Une grande partie d’Alias Grace a été écrite par Atwood elle-même, et elle partage sa sensibilité littéraire plus que dans toute autre adaptation à l’écran de son œuvre. Ce qui aurait pu être un scénario plutôt bavard est animé par la performance incomparable de Sarah Gadon (qui a joué la bibliothécaire romantique dans la production de la mini-série 11.22.63) en tant que la grinçante mais timide Grace, et d’un habitué de la télévision canadienne, Paul Gross, en tant que Dr Jordan déconcerté.
Certes, l’histoire est racontée sur un mode féministe, parfois accusateur, parfois diffamatoire. Mais Grace a plus à affronter que le patriarcat.
Elle est victime du système de classe britannique maintenu bien plus au Canada loyaliste qu’aux États-Unis renégats (les longs regards de l’autre côté de la frontière sont fréquents). Et elle est déconcertée par la souche calviniste dominante du protestantisme canadien, qu’elle embrasse simultanément (elle met en garde le Dr Jordan : “Vous devriez faire attention à ne rien vouloir du tout, car vous pourriez en être puni”) et par les moqueries. “Il n’est pas utile de pleurer sur le lait renversé si vous ne savez pas si le lait est renversé ou non”, dit-elle avec dédain.
Alias Grace est une étude de la nature ténébreuse de la vérité. La déclaration de Grace selon laquelle “nous sommes ce dont nous nous souvenons” est peut-être un soulagement pour la conscience, mais c’est aussi un avertissement.
S.W.A.T, rien d’inattendu
Si vous ne pouvez pas toujours être sûr de ce que vous voyez dans Alias Grace, dans S.W.A.T. c’est tout le contraire. Aujourd’hui dans sa troisième déclinaison, ce drame policier est la même vieille collection de clichés – recrue au tempérament chaud, vieux vétéran fatigué, plus de pistes à suivre que dans les quatre dernières décennies.
S.W.A.T. a été conçu à l’origine en 1975 pour remplacer les séries militaires comme Combat ! qui n’avaient plus de succès pendant la guerre du Vietnam ; l’idée était que tout ces “bang bang” seraient socialement acceptables s’ils étaient dirigés contre des criminels américains plutôt que contre des Allemands et Japonais.
Mais cela n’a pas marché. S.W.A.T. a tout de suite été attaqué pour sa violence (remarquable à l’époque) par les amateurs de télévision bien propre, les audiences ont fléchi, et il a disparu en une saison et demie. Pour des raisons obscures même pour les plus hauts prêtres vaudous d’Hollywood, il est sans cesse ressuscité pour les remakes de films et à la télé. J’aimerais dire que cette nouvelle version de CBS sera la dernière mais je ne veux pas fâcher les hackers russes en m’immisçant dans le paysage des fausses nouvelles.
Shawn Ryan, le co-producteur exécutif de The Shield, est surtout connu pour The Shield, une série policière qui a montré jusqu’où les Américains étaient prêts à aller pour se protéger dans le monde de l’après-11 septembre. Lui et son collègue Aaron Rahsaan Thomas tentent de faire quelque chose de similaire avec S.W.A.T., en le transformant en choc politique identitaire VS loyauté des flics noirs à l’époque de Black Lives Matter.
Ils ont eu le mérite d’essayer une autre approche des séries policières, mais S.W.A.T. tombe tout simplement à plat de toutes les manières possibles. Exactement comme en 1975, la seule chose intéressante dans la série, c’est le générique de Barry De Vorzon. Est-ce qu’on pourrait laisser Welcome Back, Kotter2 loin derrière nous ?
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Traduction par Contrepoints de Another Margaret Atwood Adaptation Shines on Netflix
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