Castaner à la tête de LREM : le changement, c’est plus tard

LREM se met de plus en plus à ressembler à un PS au sein duquel la ligne social-démocrate la plus classique, aurait triomphé.

Par Nathalie MP.

Le macronisme a-t-il prospéré en partie sur la frustration née d’une gestion des troupes menée à la hussarde depuis la rue de Solférino plus que sur une franche adhésion au nouveau concept politique « printanier » lancé par Emmanuel Macron ? A-t-il surtout représenté une opportunité de promotion politique inattendue pour des quadras et des quinquas désespérément englués dans les épaisseurs glauques de la Hollandie ?

À suivre le parcours de Christophe Castaner, actuel porte-parole du gouvernement et secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement, désigné cette semaine par le Président pour prendre la tête de son parti La République En Marche (LREM), on pourrait certainement répondre que oui.

À vrai dire, à regarder Macron lui-même, on a du mal à ne pas conclure qu’il souhaitait surtout devenir calife à la place du calife, bien au-delà de tout projet de rénovation politique.

De Hollande à En Marche !

Après tout, il était avec Hollande lorsque celui-ci fustigeait son adversaire la finance pendant la campagne de 2012, il était avec lui en tant que conseiller économique lorsque celui-ci a mis en place sa tranche d’imposition à 75 % sur les plus hauts revenus, et il était encore avec lui comme ministre de l’Économie lorsque le Président a pris une inflexion « deuxième gauche » avec la loi Macron, précisément, et la loi Travail de Myriam El Khomri. Quelle merveilleuse ductilité politique !

Dans ce contexte, créer son propre mouvement (avril 2016), quitter le gouvernement (août 2016) et annoncer sa candidature présidentielle (novembre 2016) pour libérer les énergies et faire de la politique autrement, tout cela reflète davantage le désir d’accéder au pouvoir en surfant sur le profond rejet que François Hollande inspirait alors aux Français que celui d’apporter un véritable changement de logiciel à la pratique politique et économique telle qu’elle se déploie depuis l’abandon du programme commun de la gauche en 1983.

Castaner victime du front anti-FN

Quant à Christophe Castaner, où serait-il aujourd’hui si François Hollande et Jean-Christophe Cambadélis n’avaient pas décidé unilatéralement au soir du 1er tour des élections régionales de décembre 2015 que les candidats PS dans l’impossibilité de barrer la route au FN, même en s’alliant avec le reste de la gauche, devaient se désister pour laisser la place à la droite ?

Cette décision concernait le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et la région PACA. Or qui menait la liste socialiste dans cette dernière région ? Christophe Castaner, maire de Forcalquier depuis 2001 et député des Alpes-de-Haute-Provence depuis 2012.

Si dans le Nord le candidat PS était prêt au retrait, dans le sud Castaner ne l’entendait pas de cette oreille. Son score additionné à celui des écologistes et des autres forces de gauche le mettait au coude à coude avec Christian Estrosi.

Un mal pour un bien

Il espérait donc pouvoir se maintenir. Mais la pression exercée par le PS depuis Paris a eu le dessus et c’est sans enthousiasme et du bout des lèvres que Castaner a finalement renoncé au second tour.

Un mal pour un bien, rétrospectivement. Comme il le dit lui-même :

La fidélité au parti aurait pu m’emporter, mais les régionales m’ont donné la liberté et la facilité pour le quitter. Sans attendre, sans regret. Après cette campagne, j’étais quelqu’un d’autre.

« Quelqu’un d’autre » qui était mûr pour répondre favorablement aux appels du pied d’Emmanuel Macron. Ceux-ci ne tarderont pas et lui n’hésitera pas. Dans un entretien accordé à Libération en septembre dernier, il explique sa façon de voir les choses :

La politique, c’est se placer « au bon endroit et au bon moment, sans forcément savoir ce que sera l’après. 

La théorie du cliquet

Confirmant ainsi la force du duo frustration ambition, il confie aux journalistes de Libé sa théorie du « cliquet » : en politique, il faut monter cran par cran sans jamais redescendre. Et des crans, il en a déjà passé un certain nombre, tous au PS.

Né en 1966 dans le Var, il est du sud par les hasards des affectations de son père, militaire dans la marine nationale. Selon ses propres dires, il « zappe » son enfance, coincé entre un père autoritaire et radin et une mère femme au foyer. Il se montre médiocre à l’école et finit par assumer sa tendance rebelle en quittant le domicile familial à l’âge de 17 ans.

Les trois années suivantes se passent surtout en parties de poker, mais il en profite aussi pour adhérer au PS – ô surprise – dans le but de soutenir Michel Rocard. À 20 ans, nous sommes donc en 1986, il passe son bac en candidat libre, l’obtient au rattrapage et débarque à la fac d’Aix-en-Provence pour étudier le droit. Et là, à nouveau, ô surprise : il adhère à l’UNEF dont il relance la section aixoise.

Une formation typiquement socialiste

À l’UNEF comme Filoche, Hollande, Cambadélis, Valls, Hamon, Montebourg … la liste est longue. Une excellente formation pour se hisser de cran en cran au PS, manifestement.

Et de fait, Christophe Castaner passe par différentes collectivités locales, puis par différents cabinets ministériels. Il est d’abord chef de celui de Catherine Trautmann à la Culture, puis celui de Michel Sapin à la Fonction publique entre 2000 et 2002.

Élu maire de Forcalquier en 2001, il entre à l’Assemblée nationale en 2012 avec l’élection de Hollande et devient membre de la Commission des finances. Et en 2015, il est le rapporteur de la loi Macron. La boucle est bouclée en quelque sorte, car il tombe sous le charme de ce jeune ministre dans lequel il voit un nouveau Michel Rocard.

« C’est quoi être de gauche aujourd’hui ? »

Suite aux déclarations intempestives de Macron à propos des 35 heures lors de l’université d’été du Medef (août 2015), un journaliste de Libération lui demande alors s’il dirait que le ministre est de gauche. Il répond :

C’est quoi être de gauche aujourd’hui ? Vous savez, j’ai commencé au PS avec les rocardiens. À une époque, on se demandait si Michel Rocard était socialiste et aujourd’hui certaines des idées qu’il portait sont plus à gauche que des propositions du Parti socialiste !

Nous y sommes, on tient la recette du macronisme : une grosse pincée politique de Rocardisme et des louches médiatiques de dépassement des clivages !

Aujourd’hui, Emmanuel Macron est Président, un gouvernement mi-sérieux, mi-médiatique, mi-droite, mi-gauche est nommé et 308 députés sur 577 sont entrés à l’Assemblée nationale sous les couleurs de LREM. Une majorité confortable, certes, mais l’adrénaline de la campagne et l’ivresse de la victoire sont loin désormais. Il faut gouverner, mobiliser et convaincre, jour après jour, adhérent par adhérent.

LREM se cherche

Le mouvement construit par Emmanuel Macron en quelques semaines à coup de discours envoûtants bien calibrés, ce mouvement qui se targuait en août dernier de rassembler pas loin de 400 000 adhérents n’en a vu que 72 000 participer au vote sur les statuts qui s’est déroulé aussi en août – et encore, uniquement parce que le calendrier du vote a été prolongé de deux semaines.

Donc LREM se cherche, donc il faut relancer l’espoir. Tout en gardant la machine sous contrôle serré. Pas question de laisser les espoirs printaniers s’éparpiller en dehors des choix du gouvernement.

Donc Macron a tranché : après avoir mis Richard Ferrand, autre fidèle de la première heure, à la tête du groupe LREM à l’Assemblée, il met Christophe Castaner à la tête du parti.

Ce dernier, sorte de porte-flingue immense et gouailleur de la Macronie, est donc à la veille de franchir un cran significatif supplémentaire dans sa progression politique.

Le vote de la base militante

Malgré sa désignation par le chef au détriment d’un autre fidèle, Benjamin Griveaux, il devra se plier aux apparences d’une sorte de vote de la base militante le 18 novembre prochain à Lyon.

Interrogé sur RTL avant-hier, il parle de décision collective et annonce non pas sa nomination, mais sa candidature, déjà rompu qu’il est – ô surprise – aux contorsions de langage de la politique. Peu de changement en ce domaine entre la politique comme avant et la politique autrement :

Formidable avancée pour lui, il faut l’admettre, car du temps du PS, malgré sa position de chef de file pour les régionales malheureuses de 2015 en PACA, François Hollande ne le connaissait même pas.

Le conventionnel s’accumule

Mais nette impression de déjà vu si l’on pense à la vie politique française. Les partis politiques tenus par un homme et voués à sa seule gloire sont légions ; le simulacre de démocratie pour la vie interne y est un grand classique. Avouons que pour de la politique autrement, le conventionnel s’accumule.

Quant au fond, LREM se met de plus en plus à ressembler à un PS au sein duquel la ligne social-démocrate la plus classique, aurait triomphé. Dans cette configuration, Macron a le rôle de Rocard, mais ce pourrait aussi bien être Valls ou Hollande ; et Castaner, par les mots, la stature et le rôle, devient incontestablement le nouveau Cambadélis de la majorité. 

Je m’en réjouis, j’ai toujours adoré les joyeuses distractions que nous livrait régulièrement l’ex-premier secrétaire du Parti socialiste !

Avec son tropisme prononcé pour les lapsus peut-être révélateurs et souvent amusants (voir vidéo ci-dessous), Castaner devrait arriver sans peine à nous distraire également. Grand habitué des matinales, il manie la langue de bois avec un naturel méridional qui n’a rien à envier à nos traditions politiques les plus ancrées, comme en témoigne – ô surprise – le bandeau de la photo de couverture (voir ci-dessous).

Finalement, avec Castaner, on est rassurés. Pas de changement notable à prévoir. La politique continue comme avant.


Les célèbres lapsus de Christophe Castaner (vidéo, 46″) :