L’impossibilité de l’anarchie libérale selon Robert Nozick

Pour le philosophe Robert Nozick, le marché seul ne peut ordonner la société. Il doit se doubler d’un Etat minimal, qui de toute manière émergerait de l’état de nature pour protéger les individus.

Par Adrien Faure.

En 1974, le philosophe étasunien Robert Nozick (1938-2002) publie Anarchie, État et utopie1, considéré souvent comme le premier ouvrage de philosophie politique analytique à défendre des positions libertariennes2, et qui aurait fait « pénétrer la philosophie libertarienne dans les cénacles universitaires3 ». L’ouvrage est découpé en trois parties distinctes, portant respectivement sur la justification d’un État-minimal, sur la critique de l’État-providence et des positions welfaristes rawlsiennes, et sur la désirabilité de l’État-minimal, présenté comme un cadre propice à toutes les utopies (soit, une méta-utopie).

De l’état de nature à l’Etat

Dans le cadre de la présente réflexion, je ne m’intéresserai qu’à la première partie de l’ouvrage. L’argument général que Nozick y développe consiste à affirmer que l’apparition de l’État à partir de l’état de nature4 ne viole pas les droits des individus et correspond à un processus spontané (au sens hayekien du terme), ce qui impliquerait selon lui que l’État (minimal) est moralement justifié.

Par « droits des individus », Nozick veut dire que les individus disposent de droits de propriété naturels sur eux-mêmes et sur ce qu’ils acquièrent sans violer les droits d’autrui. Il s’agit donc d’une définition négative des droits, d’inspiration lockéenne.

Une telle conception des droits des individus amène Nozick à prendre très au sérieux l’anarchie, car elle est une implication possible de cette conception des droits, comme on peut le voir en lisant un penseur comme Murray Rothbard5. Cela explique pourquoi Nozick tente de montrer qu’un État-minimal, se chargeant uniquement de faire respecter les droits (négatifs) des individus, est moralement justifié (puisque ne violant pas les droits des individus).

Réflexion sur l’anarchie

Dans le cadre de ce texte, je ne remettrai pas en question la définition des droits que propose Nozick, même si elle n’est pas forcément correcte à mes yeux.

Les raisons en faveur de la pertinence d’un telle réflexion sur l’anarchie nous sont données par Nozick lui-même :

La question fondamentale de la philosophie politique, celle qui précède toutes les questions sur la façon dont l’État devrait être organisé, porte sur l’existence même d’un État, quel qu’il soit. Pourquoi ne pas avoir l’anarchie ? Puisque la théorie anarchiste, dans la mesure où elle est défendable, compromet entièrement la substance même de la philosophie politique, il convient de commencer la philosophie politique par un examen de son principal substitut théorique.

Il n’est toutefois pas évident que la théorie anarchiste, même si elle est valide, compromette entièrement la substance même de la philosophie politique.

L’anarchiste pourrait en effet considérer que le but de la philosophie politique consiste à démontrer la valeur de sa théorie, puis l’absence de justification valable en faveur de théories alternatives impliquant ou justifiant l’existence d’un État, ou encore que la philosophie politique comprend aussi d’autres débats, potentiellement indépendants de la question étatique, comme ceux portant sur la définition de la propriété légitime ou sur la valeur d’une forme ou une autre de démocratie. De tels buts, loin de vider la philosophie politique de sa substance, lui attribue au contraire un vaste champ d’exploration.

Le raisonnement de Nozick prétendant justifier l’État-minimal

Dans la sous-partie du deuxième chapitre intitulée L’association protectrice dominante, Nozick part d’une situation d’état de nature où les individus ont décidé de faire appel à des associations ou à des compagnies protectrices pour assurer leur protection. Cet état de fait initial semble plausible car comme le dit Nozick :

L’inconvénient d’une situation où tout le monde est de garde, quels que soient son activité du moment, son inclination ou son avantage comparatif, peut être résolu à la façon habituelle par la division du travail et de l’échange.

À partir de cette situation initiale d’agences (d’associations) de protection (de sécurité) en concurrence dans l’état de nature, Nozick imagine trois scénarios différents qui surviendraient nécessairement en cas de conflit entre clients de deux agences différentes (x et y).

  • x et y s’affrontent et x remporte toujours les batailles. En conséquence, les clients de y le quittent pour devenir clients de x afin d’être mieux protégés et x obtient un monopole de fait.
  • x remporte les batailles sur un espace géographique A et y remporte les batailles sur un espace géographique B. x domine l’espace géographique A et y domine l’espace géographique B.
  • x et y remportent le même nombre de batailles au sein du même espace géographique. x et y décident qu’un acteur extérieur à x et y tranchera leurs différends pour éviter de coûteuses batailles supplémentaires. Ce troisième acteur, existant en grand nombre, équivaut à un « système de cours d’appel » qui est comme « un système judiciaire fédéral unifié dont les organisations sont les composantes ».

Agences monopolistiques et Etats minimaux

Ces trois scénarios expliquent selon Nozick comment, à partir de l’état de nature, des agences de protection de facto monopolistiques émergent nécessairement sur des aires géographiques données, sans violation des droits des individus. Cette situation « ressemble de très près à un État minimal ou à un groupe d’États minimaux distincts géographiquement. »

Néanmoins, Nozick se demande s’il existe tout de même une différence entre ces agences monopolistiques et des États minimaux, car (1) il semble qu’elles n’interdisent pas « à certaines personnes de faire respecter leurs propres droits » et (2) elles ne semblent « pas protéger tous les individus à l’intérieur de leur domaine » mais seulement leurs clients.

Il répond au point (1) que les agences monopolistiques vont spontanément interdire – sous peine de sanctions – aux individus de faire respecter leurs propres droits par eux-mêmes, car ces derniers pourraient employer des procédures inconnues ou non fiables, faisant courir potentiellement des risques et des dangers pour leurs clients.

Il répond au point (2) en argumentant que comme les agences monopolistiques vont interdire aux individus de se faire justice elles doivent compenser ce désavantage en leur offrant gratuitement leurs services de protection. L’adoption de ces comportements par les agences monopolistiques –  qui ne sont encore que des États ultra-minimaux – les transforment en États-minimaux.

Par ces divers arguments, Nozick pense avoir démontré que des États-minimaux sont justifiés, puisqu’à partir de l’état de nature il pense avoir mis en évidence le processus qui permettrait leur développement sans violation des droits de qui que ce soit, et sans fondation consciente par une autorité, mais comme un processus du type de la main invisible.

Dans la prochaine partie de cette réflexion, nous tenterons de voir les limites de cette théorie sur l’origine spontanée et légitime de l’État.

 

 

  1.  NOZICK Robert, Anarchie, État et utopie, Presses Universitaires de France, Paris, 2008.
  2. CHAVEL Solange, « La philosophie politique analytique » in Lectures de la philosophie politique analytique, Ellipses, Paris, 2011.
  3.  CARÉ Sébastien, La pensée libertarienne : genèse fondements et horizons d’une utopie libérale, Presses Universitaires de France, Paris, 2009, p. 104.
  4.  L’état de nature désigne le moment avant l’apparition de l’État.
  5.  ROTHBARD Murray, L’éthique de la liberté, Les Belles Lettres, Paris, 1991.