Jean-Baptiste Say : l’homme qui a dit « non » à Bonaparte (1)

Jean-Baptiste Say

Première partie d’un portrait de Jean-Baptiste Say (1767-1832), fondateur de l’économie classique.

Par Nathalie MP.

Quand on vous dit science économique, vous pensez Adam Smith, Marx, Keynes… Cette énumération est trompeuse car elle écarte beaucoup trop rapidement un immense économiste français, Jean-Baptiste Say (1767-1832), qui fut tout simplement le fondateur et le « clarificateur » de l’économie classique.

Jean-Baptiste Say : la rigueur de l’analyse et la clarté de l’expression

Les thèmes qu’il a abordés et structurés comme personne avant lui dans le contexte des deux révolutions de la fin du XVIIIème siècle – la française et l’industrielle – englobent avec une grande modernité les biens immatériels (on dirait services), l’innovation apportée par les progrès techniques et le rôle fondamental de l’entrepreneur.

Ils ont inspiré nombre d’économistes après lui (Schumpeter et sa destruction créatrice, Kirzner et la théorie de la firme, par exemple) et demeurent d’une totale actualité dans le contexte de la révolution numérique que nous connaissons aujourd’hui.

Quand il publia son Traité d’économie politique en 1803, ce fut un succès populaire immédiat. Les lecteurs qui n’étaient jamais venus à bout de La richesse des nations d’Adam Smith – tant ce livre (de l’avis même de Say) était un « vaste chaos d’idées justes » (page 10 du lien) – lui étaient reconnaissants d’avoir enfin apporté rigueur d’analyse et clarté d’expression à l’étude de l’économie.

Paradoxalement, cette limpidité lui valut aussi le dédain des élites qui jugèrent son travail « superficiel » (terme de Schumpeter, mais pour le réhabiliter) et s’empressèrent de l’oublier au profit d’universitaires beaucoup plus abscons.

Quand Bonaparte s’intéresse à Say

Mais à l’époque, Bonaparte lui-même fut impressionné.  Cependant, le Premier Consul, qui venait de se faire nommer Consul à vie par plébiscite (1802), était déjà sur la pente glissante du despotisme. L’oeuvre et surtout la renommée de Say l’intéressaient, à condition que ce dernier modifiât des passages pour les mettre « en harmonie avec les nécessités de l’heure », c’est-à-dire en clair pour qu’il y mît en avant le protectionnisme et les régulations que Bonaparte jugeaient indispensables dans le contexte d’économie de guerre que la France endurait.

Comme la plupart des libéraux membres du groupe des Idéologues, Say avait accueilli avec enthousiasme le coup d’État du 18 Brumaire (9 nov. 1799). À ce moment-là, Bonaparte s’était forgé une réputation de jeune général républicain avide de science et de connaissances et semblait le mieux à même d’empêcher le retour de la monarchie, de mettre fin à l’anarchie ambiante et de consolider les acquis positifs de la Révolution – celle de 1789 fondée sur les principes de liberté et de propriété.

Et comme la plupart de ses amis Idéologues, Say entra au Tribunat, nouvelle assemblée instituée alors par Bonaparte et théoriquement dotée d’un droit de parole sur tous les projets de loi. Mais dès les premiers mois de 1800, les Idéologues se rebellèrent par la voix de Benjamin Constant devant les prétentions du Premier Consul de limiter les prérogatives de cette chambre à un simple enregistrement de ses décisions.

Say refuse les propositions de Bonaparte

Aussi, en 1803, alors qu’il venait de travailler trois ans à son Traité d’économie politique sur la base des principes qui seront éternellement ceux du libéralisme (l’ordre naturel des choses, la liberté, la propriété et l’utilité), Jean-Baptiste Say, homme d’idées plus que d’ambition, repoussa les avances étatistes de Bonaparte, qui lui offrait en sus un poste très lucratif. Il quitta le Tribunat en 1804 et se retrouva sans ressources dans la mesure où le futur Empereur, vindicatif, avait interdit la parution de la seconde édition de son ouvrage.

C’est à ce moment que Say, âgé de 37 ans, marié et père de quatre enfants, revenant à l’atavisme familial du commerce et influencé par ses observations directes de la révolution industrielle à l’oeuvre en Angleterre, décida de créer sa propre filature de coton, devenant ainsi pendant 8 ans (1804-1812) l’un des rares économistes pouvant se targuer d’une expérience pratique de l’entreprise et de la création de richesse.

Jean-Baptiste Say, témoin d’un monde en reconstruction

Jean-Baptiste Say fait partie de cette génération (où l’on compte aussi Destutt de TracyBenjamin Constant et Mme de Staël, Chateaubriand, Bonaparte…) qui est née avec Les Lumières, a eu dans les 20 ans en 1789, puis a traversé la Révolution, l’Empire et la Restauration, voyant sous ses yeux le vieux monde s’écrouler pour se reconstruire ailleurs sur de nouvelles idées politiques et économiques.

Ces nouvelles idées, Say les a côtoyées, analysées et intégrées tout au long de sa vie, dès sa naissance à Lyon en 1767 dans une famille protestante de marchands drapiers originaire de Nîmes qui s’était exilée pendant de longues années à Genève après la révocation de l’Édit de Nantes (1685).

Cette simple description nous donne les deux axes qui seront essentiels dans la personnalité de Say. Comme le souligne Gérard Minart dans sa biographie1 de l’économiste, ses origines protestantes le poussent vers les idéaux de liberté et république portés par la Révolution de 1789, tandis que le commerce familial l’orientera vers les affaires et l’économie.

Très bon élève, il suit d’abord les cours d’une école qui enseigne à ses élèves les idées progressistes des Lumières : rejet des superstitions, libre-arbitre, tolérance… Connaissant des revers de fortune, la famille Say s’installe à Paris et Jean-Baptiste, alors âgé de 15 ans, entre comme apprenti dans une maison de courtage. Puis en 1785 il est envoyé en Angleterre avec son frère Horace2 pour y apprendre la langue et compléter sa formation commerciale comme commis chez un riche négociant.

C’est là qu’il devient le témoin privilégié de la formidable révolution industrielle en cours qui se déploie à Manchester autour du coton (par opposition à la laine, secteur traditionnel dispersé et peu productif) dans la foulée des progrès techniques qui ont permis la mécanisation industrielle de la filature et du tissage. Ce n’est donc pas un hasard s’il intégrera au rôle de l’entrepreneur sa capacité à évaluer les innovations les plus pertinentes pour la production et s’il se lancera lui-même dans la filature du coton.

Quand Say découvre Adam Smith

Curieusement, c’est seulement à son retour en France en 1787 qu’il découvre Adam Smith et ses fameuses Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (RDN, 1776). Son nouveau patron lui a prêté un exemplaire de la RDN en langue anglaise qui sera pour lui une véritable révélation et l’origine d’une vocation inébranlable et ininterrompue pour l’étude de l’économie politique, c’est-à-dire la science qui étudie comment se forment les richesses.

On pense souvent que Say fut seulement un vulgarisateur de Smith. En réalité, il l’a ordonné, corrigé et dépassé. « Smith manque de clarté en beaucoup d’endroits, et de méthode presque partout » (page 25), écrit-il dans le discours préliminaire de son Traité d’économie politique. Mais de façon plus substantielle, Say va identifier plusieurs points sur lesquels Smith « paraît s’être trompé », notamment :

1. (Smith) attribue au seul travail de l’homme le pouvoir de produire des valeurs. » (page 23) → Say va introduire la valeur utilité et rendre au capital sa part dans les opérations productives.

2. « Smith a borné le domaine de cette science en réservant exclusivement le nom de richesses aux valeurs fixées dans des substances matérielles. » (page 24) → Say va introduire les biens immatériels ou services.

[Les thèses économiques de Say seront développées dans la seconde partie de cet article.]

Consolider les acquis de la Révolution

Arrive 1792. Jean-Baptiste Say, ami, comme on l’a vu, des idéaux libéraux de la Révolution, s’enrôle dans un bataillon volontaire et participe le 20 septembre à la victoire de Valmy sur les Prussiens. Il se marie en 1793, mais avec la Terreur qui s’installe au même moment, il quitte Paris avec son épouse pour le calme de la province avec l’idée d’ouvrir une école. L’éducation fait partie de ses préoccupations et sera aussi bientôt celle des Idéologues qu’il va rejoindre.

En effet, en 1794 – et jusqu’à son entrée au Tribunat en 1800, il devient l’un des propriétaires-fondateurs et le rédacteur en chef de La Décade, revue destinée à servir de tribune aux Idéologues et consolider les acquis de la Révolution. Le titre complet donne le ton : « La Décade philosophique, littéraire et politique, par une société de Républicains ».

Les Idéologues accordent beaucoup d’importance à la démarche expérimentale et mettent toute leur énergie dans la diffusion du savoir. En dignes continuateurs de l’esprit des Lumières, ils envisagent La Décade comme un prolongement de l’Encyclopédie. Quand Bonaparte prend le pouvoir fin 1799, ils voient en lui un « Washington français », mais comme on l’a vu plus haut, ils déchanteront rapidement.

Jean-Baptiste Say, entrepreneur et économiste

Ayant dit « Non » à Bonaparte, Jean-Baptiste Say est désormais entrepreneur à la tête d’une filature de coton à Auchy-lès-Hesdin dans le Pas-de-Calais. Il aura une nouvelle fois l’occasion de constater les dégâts du despotisme de Napoléon, sur le plan économique cette fois.

Alors que son entreprise se développe bien – elle compte 400 ouvriers en 1810 contre 80 à ses débuts en 1805, elle commence à péricliter suite au blocus continental organisé par Napoléon contre l’Angleterre. Il est devenu très difficile de s’approvisionner en coton brut dont les cours flambent. En 1812, Say vend ses parts à son associé et regagne Paris.

Napoléon abdique en 1814. Louis XVIII lui succède et publie immédiatement une Charte constitutionnelle dont l’article 8 stipule que :

Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions, en se conformant aux lois qui doivent réprimer les abus de cette liberté.

Say en profite pour relancer la seconde édition de son Traité, qu’il a eu le temps de compléter depuis la première édition de 1803. C’est à nouveau un grand succès qui lui attire les compliments marqués de Thomas Jefferson aux États-Unis comme du Tsar Alexandre en Russie.

La même année, les communications étant redevenues faciles, il peut se rendre une seconde fois en Angleterre où il est reçu « de la manière la plus distinguée par les compatriotes d’Adam Smith » (Notamment Jeremy Bentham et David Ricardo) et il peut « mettre à profit leurs conversations et leurs ouvrages » (préface de l’éditeur à la 6ème édition du Traité, page 6).

Dès lors, il va se consacrer à l’enseignement et à l’approfondissement de ses théories économiques, jusqu’à devenir en 1831, soit un an avant sa mort, le premier titulaire de la chaire d’économie politique qui vient enfin d’être instituée au Collège de France.

Sur le web

À lire aussi sur Contrepoints, le dossier sur Jean-Baptiste Say.

  1.  Dans une lettre de 1827 à son frère Louis (qui sera le fondateur des sucreries Say), il écrit : « L’amour de la vérité l’a toujours emporté chez moi sur toute autre considération. Si l’attachement que j’ai pour ce qui est honnête et vrai avait été moins éclairé ou moins vif, je serais actuellement pair de France, comme plusieurs de mes anciens collègues qui ne me valent pas. »
  2.  Sources : En plus des liens donnés dans le texte, j’ai utilisé Jean-Baptiste Say, maître et pédagogue de l’École française d’économie politique libérale, par Gérard Minart, édité par l’Institut Charles Coquelin, 2005.