Éducation : Zola nous aurait-il trompé sur le travail ?

À l’occasion de la journée des enseignants, une petite réflexion sur la lecture sociologique sombre qu’Émile Zola nous a transmise à travers ses écrits. C’est également un plaidoyer pour ne pas confondre littérature et sciences sociales.

Par Gabrielle Dubois.

Dans son introduction de L’assommoir, Zola écrit :

J’ai voulu peindre la déchéance fatale d’une famille ouvrière dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de l’ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la promiscuité, l’oubli progressif des sentiments honnêtes, puis comme dénouement la honte et la mort.

C’est une œuvre de vérité, le premier roman sur le peuple qui ne mente pas et qui ait l’odeur du peuple. Mes personnages ne sont pas mauvais, ils ne sont qu’ignorants et gâtés par le milieu de rude besogne et de misère où ils vivent.

L’assommoir

Que je vous rafraîchisse un peu la mémoire sur L’assommoir :

Avec leurs deux enfants, Gervaise suit jusqu’à Paris son amant Lantier qui l’y abandonne. Elle travaille alors en tant que blanchisseuse et épouse Coupeau parce qu’il le lui demande.

Mais Coupeau tombe d’un toit, doit arrêter momentanément de travailler, et prend goût à ne rien faire. Entretenu par sa femme, il se met à boire. Gervaise l’accepte, comme elle accepte tout depuis le début du roman.

Gervaise se voit prêter l’argent pour ouvrir sa propre blanchisserie. Ses affaires marchent bien, mais, bonne poire, elle invite à dîner à tour de bras des pique-assiettes au lieu de rembourser sa dette.

Son ancien amant, Lantier, réapparaît et se fait héberger gratuitement par Coupeau le mari ! Les deux ivrognes boivent tout ce que Gervaise gagne, la faisant tomber dans la misère jusqu’à ce qu’elle en meure.

Le travail ne tue pas

Le travail, au dix-neuvième siècle était dur : les semaines étaient longues, et l’assurance maladie inexistante, d’accord. Mais ce n’est pas le travail qui a ruiné ces personnages pécuniairement, physiquement et moralement, ce sont eux-mêmes. Zola décrit des personnages faibles :

Gervaise s’est laissée faire deux enfants par Lantier sans qu’il l’épouse, ce qui, pour l’époque révèle de la part de Gervaise une imbécile crédulité. Lantier fuit ses responsabilités en abandonnant femme et enfants. Coupeau sombre dans l’alcoolisme et la fainéantise. Gervaise a plusieurs occasions qui s’offrent à elle pour s’en sortir, mais ne va jamais jusqu’au bout.

Complaisance littéraire ou auto-flagellation collective ?

Et quelle morale la mentalité collective (officielle ?) a retenu de tout cela ? que travailler dur est mauvais et mène à l’alcoolisme, que le pauvre travailleur ne peut que subir son rude milieu.

Depuis Zola, depuis Maupassant et Boule de suif, accuser la société de tous ses maux, de tous ses échecs, de toutes ses déchéances, est un mal moral qui nous ronge insidieusement. Ces écrivains et leurs confrères naturalistes (bien que talentueux) pensaient que l’homme est déterminé par son hérédité et par son environnement.

Cette vue unique s’est grandement imposée aux acteurs du livre : éditeurs, critiques, lecteurs. Cette théorie naturaliste ne serait-elle pas une excuse au manque de goût pour l’effort personnel ? La littérature, elle, y aurait-elle perdu sa vraie nature, son élan, sa recherche du beau, du héros, de la grandeur d’âme et de cœur ?

On ne gagne rien à lire la misère, il suffit d’ouvrir les yeux pour la voir autour de soi. On gagne tout à lire la Beauté, à se hisser vers le haut, au lieu de se complaire dans la lecture d’un misérabilisme facile pour se donner, à petit prix, une bonne conscience d’éditeur, de critique ou de lecteur.

Au placard Zola ?

Alors doit-on oublier les romans de Zola sur une étagère et les laisser prendre la poussière ? Bien sûr que non !

Zola, dont la « chambre est tendue de tapisseries anciennes avec un lit Henri II qui s’avance au milieu de la vaste pièce éclairée par d’anciens vitraux d’église qui jettent leur lumière bariolée sur mille bibelots fantaisistes, inattendus en cet antre de l’intransigeance littéraire, » comme le décrit Maupassant,

Zola, que le malicieux Victor Hugo « s’obstinait à la méprise de prendre, sur la foi du nom et du style, pour un écrivain italien trahi par un traducteur… suisse ! »

Zola, donc, nous a peint sa réalité d’un peuple français, mais qui, toute de qualité qu’elle soit, n’est qu’une partie de l’étude d’une partie du peuple français.

La littérature n’est pas la sociologie

La littérature, depuis Zola, a été confondue avec la sociologie. Alors qu’elle devrait nous élever dans le beau, le sentiment ou l’esprit, comme le pensait Théophile Gautier :

Le charme d’un roman consiste à vous transporter hors du monde actuel, autrement le livre est aussi ennuyeux que la vie elle-même.

Pour voir de vilaines figures, on n’a besoin que d’un miroir, et il n’est malheureusement pas difficile de rencontrer dans les rues ou dans les salons les plus affligeantes réalités ; la vérité qui joue au trompe-l’œil n’est pas belle, et ce n’est pas pour rien qu’on l’a mise au fond d’un puits.

Qu’elle y reste : bien des gens s’efforcent de l’en tirer, puissent-ils n’y pas réussir ! Car, sur toute chose, j’aime et j’adore la beauté, amour qui m’a causé bien des peines dans cette dernière période de littérature difforme.

Vénéré maître Théophile, j’ai peur qu’ils aient réussi.