Une autre histoire de la pensée économique (1) : de Démocrite à Bastiat

Cette série de 3 articles propose de revisiter les grands auteurs du passé, et de débusquer chez eux des conceptions différentes de la discipline économique. Première partie : de Démocrite à Bastiat.

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Une autre histoire de la pensée économique (1) : de Démocrite à Bastiat

Publié le 20 août 2017
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Par Gérard Dréan.

L’histoire de la pensée économique n’est pratiquement plus enseignée. Les économistes contemporains ont emprunté à leurs collègues des autres disciplines une vision linéaire selon laquelle chaque étape confirme et intègre certaines idées des auteurs précédents, en réfute définitivement d’autres, et apporte des éléments nouveaux qui font progresser la connaissance. Étudier l’histoire de la discipline n’aurait donc d’intérêt que pour les historiens : les théories valides seraient tout entières contenues dans les textes les plus récents.

Mais un nombre croissant d’économistes se rendent à l’idée populaire que la théorie économique contemporaine est tellement déconnectée du réel qu’elle se trouve dans une impasse dont on ne pourra sortir que par une reconstruction totale. Mais s’il suffisait de renouer avec une tradition plus ou moins oubliée ?

Ces trois articles proposent de revisiter les grands auteurs du passé, et de débusquer chez eux des conceptions différentes de la discipline économique, de son objet, de ses buts et des méthodes appropriées, qui sont beaucoup plus fondamentales que les différences doctrinales ou politiques généralement mises en avant. Cela conduit à porter un jugement critique sur la pratique contemporaine de la discipline et à hasarder une position hérétique sur son évolution future.

De Démocrite à Bastiat

Contrairement à l’imagerie courante, la réflexion économique n’a pas commencé avec Adam Smith. Dès l’antiquité grecque, plusieurs auteurs, au premier rang desquels Démocrite et Aristote, ont abordé des questions économiques. Pendant tout le Moyen Âge, des religieux et des philosophes ont écrit sur le « juste prix » des choses, la « bonne » attitude envers la richesse et la monnaie ou la légitimité du prêt à intérêt1. Mais leurs préoccupations étaient principalement morales, et leur traitement des questions économiques apparaissait comme des fragments d’un discours philosophique.

Au XVIe siècle, les Scolastiques de l’École de Salamanque2 entreprennent d’appliquer à l’économie les principes de la loi naturelle hérités d’Aristote. Ils justifient ainsi la liberté de circulation des personnes, des biens et des idées, et légitiment la propriété privée et le prêt à intérêt. Leurs travaux comprennent une théorie de la valeur (subjective) et une théorie de la monnaie qui font d’eux les véritables fondateurs de la science économique.

Plusieurs idées nouvelles commencent alors à cheminer : la première, que la richesse d’un pays ne se résume pas à celle du Prince, mais est constituée par le bien-être des habitants ; la deuxième, déjà exprimée par Platon, que cette richesse est due principalement à la division du travail et à sa contrepartie, les échanges, c’est-à-dire à l’organisation économique ; pour comprendre ce système, il faut donc étudier avant tout les interactions entre les individus, une position qu’on appellera plus tard l’individualisme méthodologique ; enfin, en économie tout se tient : on ne peut pas comprendre un phénomène en l’examinant isolément.

La naissance des grands traités d’économie

Naissent alors, dès le début du XVIIe siècle, plusieurs grands traités d’économie, dorénavant considérée comme une discipline autonome, et qui veulent traiter ensemble toutes les questions d’économie, considérées comme formant système : le Traité d’économie politique d’Antoine de Montchrestien (1615), et presque un siècle plus tard Boisguilbert (Le détail de la France, 1695). Mais la véritable floraison a lieu dans la deuxième moitié du XVIIIe, avec successivement Cantillon (Essai sur la nature du commerce en général, 1755), Quesnay (Tableau économique, 1758), Turgot (Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, 1766), bien entendu Smith et son « Inquiry into the nature and the causes of the wealth of nations » de 1776, mais aussi la même année Condillac (Le commerce et le gouvernement considérés relativement l’un à l’autre).

Ces derniers auteurs rompent avec les Mercantilistes du XVIIe siècle comme Montchrestien ou Boisguilbert, qui se posaient en conseillers du Prince et s’intéressaient principalement au commerce international, à la monnaie et à l’impôt. L’économie devient une discipline autonome qui vise à expliquer la réalité, non à juger ou à prescrire. Elle cherche à dire quelles causes produisent quels effets, en posant l’hypothèse héritée d’Aristote et des Scolastiques que ce système obéit à des lois générales et universelles, que le rôle des économistes est de découvrir et de faire connaître.

Pensée économique : les classiques anglais et les classiques français

Contrairement à la légende, Adam Smith n’apporte rien de bien original par rapport à ses prédécesseurs, dont il reprend largement les idées. Il fait même figure d’intrus parmi ces pionniers tous Français, y compris l’Irlandais Cantillon qui fit toute sa carrière de banquier en France. Pourquoi, même chez les Français réputés chauvins, la postérité fera-t-elle de Smith le père fondateur de l’économie plutôt que Cantillon ou Turgot, voire les Scolastiques espagnols ? Mystère.

Smith répand même quelques erreurs, qui seront heureusement corrigées par son admirateur et propagandiste Jean-Baptiste Say. Dans la tradition de Locke, il pose que la valeur des choses est déterminée par le travail humain qui a servi à les produire, et peut donc être établie de façon objective. Cette position, bien dans l’esprit protestant pour qui le travail est la valeur suprême, sera développée par Ricardo et deviendra plus tard le fondement du marxisme, avant d’être définitivement abandonnée par les marginalistes. Cette conception le conduit notamment à refuser toute valeur aux services, et donc à les exclure du champ de la réflexion économique.

Les classiques français, au contraire, restent fidèles à la conception subjective héritée des Grecs et confirmée par Thomas d’Aquin qui écrivait vers 1270 : « le prix des choses n’est pas fixé selon leur nature, mais selon leur utilité pour l’homme »3. Pour eux comme pour leurs précurseurs de L’École de Salamanque, la valeur n’existe que dans l’esprit des hommes, et n’est autre que l’évaluation subjective du plaisir ou de l’utilité que chacun pense pouvoir en tirer. En cela, ils rompent avec les Physiocrates qui, avec leur chef de file Quesnay, pensaient que la terre est l’origine de la valeur de toute chose4.

Cette différence entre les classiques anglais et les classiques français n’est pas anodine au plan épistémologique, qui est celui de cet article. Si on postule que les choses ont une valeur intrinsèque indépendante des jugements humains, les économistes et les philosophes peuvent penser qu’une de leurs tâches est de découvrir cette « vraie » valeur, voire de proposer les dispositions sociales qui feront émerger les « justes » prix : l’économie tend à devenir normative. Dans le cas contraire, la seule tâche de l’économiste est d’expliquer comment se forment les prix à partir des innombrables jugements de valeur subjectifs, qui relèvent, eux, de la psychologie : l’économie est une science purement descriptive.

De même, si la valeur est objective, elle peut être considérée comme une grandeur mesurable et donc sommable sur une population d’individus. La notion de valeur pour une collectivité prend alors une signification précise mathématiquement calculable, et il devient possible de parler d’optimum et de rechercher les dispositions sociales qui maximisent cette valeur collective. Si au contraire la valeur n’est que l’intensité d’un désir, elle n’est ni mesurable, ni comparable entre individus, ni sommable sur une population, et la notion d’optimum collectif n’a pas de sens.

Au total, la conception smithienne d’une valeur objective, qui sera celle des classiques anglais et jusqu’à Marx, légitime a priori l’interventionnisme étatique, même si Smith est considéré (à tort) comme le fondateur du libéralisme économique, honneur qui conviendrait mieux à Turgot, ou plus exactement à son mentor Vincent de Gournay. Au contraire, la conception scolastique et française de la valeur subjective invite à soutenir une idéologie libérale.

Certes, les classiques français et anglais sont d’accord sur de très nombreux points. Mais quand ils diffèrent, et au premier chef sur cette question de la valeur, ce sont les Français qui sont à la fois fidèles à la tradition multiséculaire et cohérents avec les futures idées néoclassiques, alors que Smith inaugure une tradition parallèle qui s’éteindra pratiquement un siècle plus tard avec l’arrivée du marginalisme. Même l’anglais parmi les fondateurs du marginalisme, William Stanley Jevons, critiquera sévèrement Mill et Ricardo pour conclure : « Our English economists have been living in a fool’s paradise. The truth is with the French school, and the sooner we recognize the fact, the better it will be for all the world. »5 S’il faut choisir une grande référence parmi les classiques, c’est Jean-Baptiste Say, comme le pensait Thomas Jefferson, qui fit du Traité de Say, plutôt que de celui de Smith, le manuel de plusieurs générations d’étudiants Américains.

Bref, on ne peut pas voir le début de l’histoire de la pensée économique comme une génération spontanée due au génie d’Adam Smith, ni résumer l’école classique à sa branche anglaise, ni voir en Say un auteur secondaire un peu déviant, comme c’est paradoxalement la mode en France. C’est en réalité une lente maturation pluriséculaire où s’inscrivent parfaitement Turgot et Say, puis au XIXe siècle les économistes libéraux français dont Frédéric Bastiat, et d’où s’écartent temporairement quelques branches secondaires comme les Mercantilistes du XVIIe siècle, puis Smith et les classiques anglais au XVIIIe.

Les articles suivants traiteront successivement de la « révolution marginaliste » des années 1870, qui a préludé à une nouvelle conception de la discipline en la définissant par l’utilisation des modèles mathématiques, puis de la « révolution keynésienne » qui a donné la primauté à l’étude des agrégats nationaux et donc au rôle de « conseiller » du Prince, avant de proposer de sortir de la crise actuelle en revenant à la grande tradition qui court d’Aristote à l’école dite « autrichienne ».

Cet article a été publié une première fois en janvier 2017.

  1. Parmi les plus grands : Thomas d’Aquin et Oresme.
  2. Quelques noms : Francisco de Vitoria, Tomas de Mercado, Domingo de Soto, Diego Covarrubias, Martin d’Azpilcueta, Luis de Molina.
  3. Pretium rerum venalium non consideratur secundum gradum naturae, … sed consideratur secundum quod res in usum hominis veniunt. (Summa theologica)
  4. Ce qui est assez compréhensible dans une société essentiellement agricole !
  5. « Nos économistes anglais ont vécu au pays des rêves. La vérité est avec l’école française, et plus vite nous le reconnaîtrons, mieux cela sera » – préface de la deuxième édition de The theory of political economy (1879).
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  • Bonjour,
    Mais avant Aristote, le créateur du mot « économique » est Xénophon, dont un écrit sous forme de dialogue socratique, a pour titre justement « l’économique » (oikos/nomos : le domaine/les règles), qui traite de la manière dont il faut gérer un domaine agricole. Xénophon injustement oublié, bien plus près de la vie et de la nature humaine que le théoricien Platon qui prend toute la place dans la philosophie antique … Platon, que j’accuserais volontiers d’être le père de toutes les utopies (socialistes entre autres) avec sa République.

  • Les commentaires sont fermés.

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