À la découverte de la science de l’action humaine

Découvrez la science de l’action humaine théorisée par l’économiste autrichien Ludwig von Mises !

Par Adrien Faure.

La science de l’action humaine de Ludwig von Mises – qu’il nomme praxéologie consiste (1) à identifier un axiome fondamental concernant l’être humain, (2) à poser un certain nombre de propositions, dont la vérité serait évidente1 (vraies par elles-mêmes), et donc axiomatiques, caractérisant toute action humaine, (3) à déduire d’autres propositions par implication logique à partir de ce socle d’axiomes, et (4) à ajouter des données portant sur l’environnement dans lequel surviennent les actions humaines.

L’axiome fondamental de la praxéologie

Toute la réflexion de Mises part du constat que l’être humain agit. Ce constat est un constat (bio)logique, car si les individus existent, cela signifie qu’ils agissent. Ils pourraient certes ne pas agir, mais alors ils n’existeraient pas, car la non action signifie la mort (la non existence). En effet, comme le dit Mises :

L’impulsion à vivre, à préserver sa propre existence, et à tirer parti de toute occasion de renforcer ses propres énergies vitales, est un trait foncier de la vie, présent en tout être vivant. Cependant, céder à cette impulsion n’est pas — pour l’homme — une irrésistible nécessité. (…) L’homme est capable de mourir pour une cause, ou de se suicider. Vivre est, pour l’homme, un choix résultant d’un jugement de valeur.

Or, les individus existant bel et bien, on doit en conclure qu’ils agissent.

En outre, la proposition que les individus agissent est une proposition apodictique, puisque l’affirmation de sa négation par x revient à ce que x s’auto-réfute. En effet, lorsque x affirme que x n’agit pas, alors qu’affirmer que p est une action, x s’auto-réfute.

Les caractéristiques que Mises associe au fait d’agir (à l’agir humain en tant que tel) sont des axiomes secondaires, dérivés de l’axiome fondamental du fait même d’agir. Pour des raisons de simplicité, je parlerai néanmoins d’axiomes pour désigner ces axiomes secondaires à la suite dans ce texte.

Les axiomes de la praxéologie

Dans son étude de l’action humaine, Mises ne s’intéresse pas à ce qui précède l’action, comme les croyances, les désirs ou tout autre état psychologique, car comme il le dit : « Le domaine de notre science est l’action de l’homme, non les événements psychologiques qui aboutissent à une action. »

Mises s’intéresse à l’action humaine elle-même et aux propriétés inhérentes à cette action. Il considère en effet qu’il existe des caractéristiques présentes de manière universelle dans toute action humaine et parle ainsi de « l’immutabilité et de l’universalité des catégories de pensée et d’action » propre à ce « qui est commun à tous — à savoir la structure logique de l’esprit humain. »

Parce qu’il y a une structure logique universellement présente chez tous les êtres humains, il est donc possible selon lui d’identifier des caractéristiques communes à l’action de ces êtres humains. Et cette identification peut se faire par le biais de l’introspection2. Il présente cet usage de l’introspection pour accéder à cette connaissance de la façon suivante :

C’est une connaissance qui est nôtre parce que nous sommes des hommes. (…) La seule route de la cognition (…) est l’analyse logique de notre connaissance inhérente de la catégorie de l’agir. Nous devons nous penser nous-mêmes et réfléchir à la structure de l’agir humain. Comme pour la logique et les mathématiques, la connaissance praxéologique est en nous ; elle ne vient pas du dehors.

Cet emploi de l’introspection pour découvrir des connaissances sur le fonctionnement du monde social n’est pas sans rappeler ce que le philosophe Alexander Rosenberg appelle la folk psychology3, cet ensemble de connaissances présent chez les individus qui leur permet de naviguer, relativement harmonieusement et efficacement, au sein du monde social et d’interargir avec les autres individus. Mais cette parenté entre la folk psychology et les axiomes de Mises s’arrête là car ce dernier ne s’intéresse pas aux catégories psychologiques de la croyance et du désir, qui sont au cœur de la réflexion de Rosenberg, ni à aucune catégorie psychologique en tant que telle, mais à l’action humaine et à ses caractéristiques universelles.

Voici, ci-dessous, les six caractéristiques universelles de l’action humaine que Mises identifie (par introspection) et qui forment la base de la praxéologie :

(1) « Agir est employer des moyens pour atteindre des fins. »

(2) « De deux choses qu’il ne peut avoir ensemble, il choisit l’une et renonce à l’autre. L’action, donc, implique toujours à la fois prendre et rejeter. »

(3) « L’homme qui agit désire fermement substituer un état de choses plus satisfaisant, à un moins satisfaisant. (…) Le mobile qui pousse un homme à agir est toujours quelque sensation de gêne. »

(4) « Son esprit imagine des conditions qui lui conviendront mieux, et son action a pour but de produire l’état souhaité. »

(5) « Mais pour faire agir un homme, une gêne et l’image d’un état plus satisfaisant ne sont pas à elles seules suffisantes. Une troisième condition est requise : l’idée qu’une conduite adéquate sera capable d’écarter, ou au moins de réduire, la gêne ressentie. »

(6) « Ce qui fait qu’un homme se sent plus ou moins insatisfait de son état est établi par lui par référence à son propre vouloir et jugement, en fonction de ses évaluations personnelles et subjectives. »

On peut reformuler ces six propositions axiomatiques, composant les fondements de la praxéologie de Mises, de manière plus concise de la façon suivante :

(1′) Lorsque x agit, x utilise des moyens pour atteindre des fins.

(2′) Entre plusieurs fins mutuellement excluantes, x discrimine parmi ces fins.

(3′) Lorsque x agit, x désire toujours minimiser sa désutilité.

(4′) Si x agit, alors x a imaginé un état de fait supérieurement désirable à l’état de fait préalable.

(5′) Si x agit, alors x pense que son action permet de réaliser (3′).

(6′) Le contenu de l’utilité de x est subjectif (relatif) à x.

Ce qui fait, selon Mises, que ces propositions sont des axiomes, c’est leur caractère apodictique, c’est-à-dire que « tout essai pour les prouver doit s’appuyer implicitement sur leur validité ».

Par conséquent, nier une de ces propositions revient selon lui à affirmer la validité de ladite proposition dans le même temps et, ainsi, à s’auto-réfuter. C’est à partir de ces six caractéristiques fondamentales de l’action humaine que Mises déduit, par implication logique, un ensemble de déductions qui forment le corps de sa science de l’action humaine.

Les déductions praxéologiques

Mises présente sa méthode axiomatico-déductive de la façon suivante : « Le raisonnement aprioristique est purement conceptuel et déductif. (…) Toutes ses implications sont logiquement dérivées des prémisses et y étaient déjà contenues. »

À partir de ses six axiomes, présentés dans la partie précédente, il déduit un grand nombre de propositions portant sur les caractéristiques de l’échange, de la division du travail, de la monnaie, du marché, des prix, etc. Cette méthode, qu’il assimile de manière analogique à la logique, aux mathématiques et à la géométrie, permet un gain de connaissance qu’il défend de la façon suivante :

La connaissance tirée de raisonnements purement déductifs est elle aussi créatrice, et ouvre à notre esprit des sphères jusqu’alors inabordables. La fonction signifiante du raisonnement aprioristique est d’une part de mettre en relief tout ce qui est impliqué dans les catégories, les concepts et les prémisses ; d’autre part, de montrer ce qui n’y est pas impliqué. Sa vocation est de rendre manifeste et évident ce qui était caché et inconnu avant.

C’est de cette façon que Mises entend découvrir des lois a priori gouvernant le monde social, les actions humaines et les interactions entre individus (il parle des « lois de l’agir humain et de la coopération sociale »), découlant logiquement de la nature de l’action humaine et de ses attributs fondamentaux.

Toutefois, Mises ne se limite pas à ses axiomes pour déduire l’ensemble de son système de propositions, mais fait intervenir aussi des données supplémentaires lorsqu’il applique sa méthode praxéologique à un champ spécifique de l’action humaine qui est celui de l’économie (qu’il appelle, lui, la catallactique).

Les données supplémentaires

Mises admet que dans le cadre de la science économique, c’est-à-dire de l’application de la praxéologie au champ des activités humaines à caractère économique, il est nécessaire d’introduire « des données concrètes dans son raisonnement ».

Mises affirme par exemple que le « monde réel est conditionné par la désutilité du travail ». Il ajoute que la connaissance de cette donnée lui est fournie de la façon suivante :

L’expérience enseigne qu’il y a désutilité du travail. Mais elle ne l’enseigne pas directement. Il n’y a pas de phénomène qui se manifeste en tant que désutilité du travail. Il y a seulement des données d’expérience qui sont interprétées, sur une base de connaissance aprioriste, comme signifiant que les hommes considèrent le loisir — c’est-à-dire l’absence de travail — toutes choses égales d’ailleurs, comme une situation plus désirable que la dépense de travail. 

Il semblerait donc que si les axiomes de la praxéologie (c’est-à-dire) l’axiome fondamental et les six axiomes secondaires) sont obtenus par introspection, que les autres propositions de son système sont obtenues par déduction logique à partir des axiomes, les données supplémentaires portant sur les caractéristiques basiques du monde réel, sont, elles, obtenues par l’expérience individuelle, ce qui s’apparente probablement à une forme d’inductivisme non scientifique (que l’on pourrait appeler en anglais folk inductivism).

Une telle méthode de collecte de données soulève la question de savoir à quel point ces données supplémentaires sont sélectionnées de manière fondée et à quel point cette sélection relève de l’arbitraire.

Il y a a un aspect quelque peu surprenant dans l’introduction de cette utilisation d’une forme d’inductivisme individuel, alors que Mises affirme par la suite un rejet drastique de l’inductivisme comme méthode scientifique en matière de phénomènes sociaux.

Malheureusement, il ne me semble pas que Mises propose une réponse à cette potentielle contradiction entre son utilisation d’une forme d’inductivisme et son rejet proclamé de cette méthode.

Suite de cet article

  1.  Ce ne sont donc pas ces propositions axiomatiques de Mises qui sont évidentes à trouver, mais leur vérité qui paraît évidente du moment qu’on les considère (et donc qu’on les a trouvées).
  2.  Une question qui pourrait se poser de manière complémentaire à cette réflexion serait de déterminer quelle est la nature de l’introspection et notamment s’il s’agit d’une forme d’induction non scientifique ou s’il s’agit d’une autre forme d’accès à la connaissance.
  3.  ROSENBERG Alexander, Philosophy of Social Science, Westview Press, Colorado, 2016, 36-43.