Qui est Édouard Philippe, le premier ministre de Macron ?

Le tempérament normand d’Édouard Philippe, qui pousse – paraît-il – au « oui, non, peut-être » et à l’indécision tactique ne sera pas de trop pour lui faire endurer son périlleux passage au gouvernement. Portrait du nouveau Premier ministre.

Par Nathalie MP.

L’histoire politique d’Édouard Philippe a véritablement commencé le lundi 15 mai 2017, avec sa nomination au poste de Premier ministre d’Emmanuel Macron. Avant cela, comme député-maire du Havre, membre des Républicains (LR) et porte-parole d’Alain Juppé pendant la campagne des primaires de droite, il était certes connu de ses amis politiques et de ses administrés.

Mais la France ignorait tout de lui. On nous avait promis des « nouveaux visages », en voici au moins un. 

À se plonger dans les circonvolutions de sa biographie, on peut dire qu’en le choisissant, le nouveau Président a mis la main sur l’oiseau rare qui cadre pratiquement au millimètre avec son propre profil de technocrate à tendance littéraire, et avec ses ambitions de « dépasser les clivages », faire entrer de nouvelles têtes au gouvernement et, plus prosaïquement, se constituer en quelques petites semaines une majorité législative pour être en mesure de faire enfin souffler sur la France la « fraîcheur printanière » promise pendant la campagne présidentielle.

De la Normandie au Conseil d’État

Âgé de 46 ans et originaire de Normandie, Édouard Philippe est le fils de deux professeurs de français. Après le bac, il suit des études à Sciences Po Paris puis à l’ENA dont il sort en 1997 (promotion Marc-Bloch). Il entre au Conseil d’État et se spécialise en droit public. Il est passionné de littérature, d’histoire et de boxe. 

Politiquement, il commence par militer pendant deux ans au Parti socialiste auprès du promoteur de la deuxième gauche Michel Rocard. Il s’en éloigne ensuite, effaré par le « sectarisme des fabiusiens » :

J’aimais sa vision d’une social-démocratie ouverte, mais je suis parti, écœuré par le sectarisme intellectuel des fabiusiens.

L’appel d’Alain Juppé

En 2001, par le biais d’un ami, il rencontre le maire RPR du Havre, Antoine Rufenacht, dont il intègre le conseil municipal lors des élections de 2001. La même année, Alain Juppé l’appelle auprès de lui pour créer un grand parti de droite successeur du RPR, l’UMP, dont il sera directeur général de 2002 à 2004. La relation entre eux ne sera jamais interrompue.

Lorsque Alain Juppé doit s’exiler au Canada en 2004 suite à sa condamnation dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris, Édouard Philippe rejoint un cabinet d’avocats, puis Areva dont il devient directeur des affaires publiques.

En 2007, il passe brièvement par le cabinet de Juppé, éphémère ministre de l’Écologie de Sarkozy avant de devoir quitter son poste pour cause d’échec aux législatives. Édouard Philippe réintègre alors le Conseil d’État.

Maire du Havre

Suite à la démission d’Antoine Rufenacht en 2010, il est élu maire du Havre par le conseil municipal. Son mandat est reconduit dès le premier tour lors des élections municipales de 2014.

À cette époque, il théorise déjà le fameux « ni de droite, ni de gauche » – qui se décline aussi en « à la fois de droite et de gauche » – qu’Emmanuel Macron va rendre célèbre en 2017 :

C’est assez sain pour une ville de gauche d’avoir un maire de droite, comme d’avoir des maires de gauche dans des villes de droite. Cela force à s’enraciner dans le compromis et l’adhésion de tous, loin des discours sectaires, simplistes et doctrinaux.

Député de Seine-Maritime

Il devient député de Seine-Maritime en 2012 mais ne laisse pas le souvenir d’un parlementaire très actif. Il se fait surtout remarquer par son opposition aux mesures de non-cumul des mandats et par son hostilité aux déclarations de patrimoine des élus (voir tweet ci-dessous). Il a rempli la sienne avec beaucoup de désinvolture, répondant « aucune idée » à propos de la valeur de son appartement parisien.

Lors des primaires de droite de 2016, il est le porte-parole d’Alain Juppé. Après la défaite de celui-ci, il se range derrière François Fillon, mais le quitte en mars 2017 dans le contexte des affaires d’emplois fictifs qui pèsent sur le candidat de la droite.

L’opposant à Macron

Pendant cette période, il tient une chronique de campagne dans Libération et décrit son patron actuel avec toute la chaleur d’un vrai opposant :

Macron (…) n’assume rien mais promet tout, avec la fougue d’un conquérant juvénile et le cynisme d’un vieux routier (si j’ose dire, s’agissant du promoteur des autocars). (Libération, 18 janvier 2017)

.
Et le 15 mai dernier, Emmanuel Macron l’a nommé Premier ministre. Il semblerait bien que tant Antoine Rufenacht qu’Alain Juppé, ses deux mentors en politique, lui aient fortement déconseillé de s’embarquer dans cette galère. De là à en déduire que l’ambition a ses raisons que la raison ne connaît pas…

Dynamiter la droite

Sa nomination à peine connue, il était entendu pour tous les commentateurs politiques qu’Édouard Philippe allait constituer l’arme de destruction massive susceptible de dynamiter la droite et d’accélérer les ralliements de ses élus pour pourvoir les 149 investitures du mouvement du Président La République En Marche (LREM) laissées vacantes à cet effet.

Une petite trentaine de députés LR, dont Gérald Darmanin, Bruno Le Maire et NKM, n’avaient du reste pas tardé à adjurer leur parti d’accepter la main tendue d’Emmanuel Macron après le signe fort que constituait selon eux l’arrivée d’un Premier ministre issu de leurs rangs.

Dépasser les clivages, faire avancer la France, ne plus s’opposer systématiquement, telles étaient leurs motivations affichées, alors que, dans la perspective de la campagne pour les législatives, on ne savait plus très bien sous quelle étiquette, LR ou LREM, ils allaient se présenter et si le Premier ministre, chargé de mener la campagne pour la majorité présidentielle, allait soutenir ses anciens collègues ou les candidats investis par LREM.

Souplesse de Macron et Philippe

Si François Hollande a perpétuellement pâti pendant son mandat du grand écart impossible à tenir entre ses promesses de campagne très à gauche et la nécessité d’adapter nos structures pour avancer de concert avec nos partenaires européens et le reste du monde, on pressent qu’Emmanuel Macron et Édouard Philippe devront faire preuve de pas mal de souplesse eux aussi.

Penser printemps, s’affranchir de la dichotomie gauche droite, faire se lever un rassemblement spontané et irrésistible des électeurs comme des élus autour d’un espoir de changement, tout ceci est beaucoup plus facile à déclamer dans des discours de campagne qu’à faire advenir dans la réalité.

Ils auront du mal à masquer combien ces idées si séduisantes sur le papier se traduisent concrètement par des tractations purement politiciennes qui, bien loin de la fraîcheur et du renouveau promis, empruntent tout classiquement à tous les poncifs traditionnels de la pratique politique.

Le marchandage de Macron

À cet égard, la nomination d’Édouard Philippe avec plusieurs heures de retard est révélatrice du marchandage qui a présidé à ce choix du chef de l’État.

Alors qu’Emmanuel Macron souhaitait à l’évidence handicaper la droite en nommant un des siens au poste de Premier ministre, il comptait également le contrôler étroitement via un directeur de cabinet sélectionné par ses soins. Édouard Philippe a résisté et a imposé un de ses anciens camarades de promo de l’ENA.

Plus révélateur encore, la composition du gouvernement. Enfin divulguée hier après avoir été décalée d’un jour sur le programme prévu, c’est la première action d’Édouard Philippe en tant que Premier ministre.

Éviter le cas Thévenoud

La raison avancée pour le retard est admirable : il s’agissait de mener à bien les vérifications patrimoniales et fiscales des futurs ministres, histoire de se mettre à l’abri d’un cas Thévenoud par exemple. C’est exemplaire, mais ça fait rire venant d’Édouard Philippe qui se montrait auparavant plutôt allergique à ce genre de chose, comme on l’a vu plus haut.

Malgré toute l’ouverture d’esprit dont j’espère être capable, voir apparaître dans le haut de la liste Gérard Collomb (PS), mais surtout François Bayrou (Modem) et Nicolas Hulot n’est pas pour me rassurer. Le premier et le second, recevant le prix de leur soutien, héritent de ministère régaliens essentiels. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils n’inspirent aucune idée de jeunesse, de « nouveaux visages » et de « politique autrement ».

La seule présence de Bayrou, allié qui avait rejoint Macron « pour aider, rien d’autre » suffit à caractériser combien ce gouvernement fut difficile à former et combien les calculs politiciens ont dominé les décisions.

Le ralliement de Bayrou

Il est vrai que Bayrou, en plus de n’avoir rien demandé d’autre qu’une modeste centaine de postes de députés à propos desquels il a piqué sa petite colère la semaine dernière, avait posé comme condition à son ralliement la mise en chantier d’un grand projet de moralisation de la vie publique.

Gageons qu’il va pouvoir s’y atteler depuis la place Vendôme, même si ce n’était pas vraiment la tasse de thé du Premier ministre, au moins jusqu’à sa nomination.

Le troisième, ministre d’État s’il vous plaît, est une figure ultra-connue et strictement médiatique de l’écologie. « Ambassadeur pour la planète » de François Hollande, c’est lui qui avait suggéré à l’ancien Président de se faire accompagner de Mélanie Laurent et Marion Cotillard pour promouvoir la COP21 dans le monde.

Le Ministère de M. Hulot

On devine que sa présence tend à compenser la relative absence du thème écologique dans la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron et à donner une touche people voire glamour à un gouvernement par ailleurs plutôt technocratique. Grand flatteur devant l’éternel, il n’a pas hésité à complimenter outrageusement Ségolène Royal pendant la passation des pouvoirs :

Je voulais vraiment vous dire, Ségolène, que vous pouvez être fière du travail accompli. Sauf que vous mettez la barre très haute !

Manifestement, les très « hautes » ambitions de Nicolas Hulot font de lui le ministre le plus redouté des marchés financiers. Sa nomination a immédiatement provoqué la chute de l’action EDF de 6,57 % hier peu après 15 heures (photo ci-contre).

Des combinaisons hasardeuses

Les combinaisons hasardeuses apparaissent également dans tout ce qui touche à la défense et à l’Europe. Jean-Yves Le Drian (PS), ministre de la Défense sortant, devient ministre de l’Europe et des Affaires étrangères tandis que Sylvie Goulard (Modem ralliée à LREM), député européen, récupère le ministère de la Défense. Marielle de Sarnez (Modem sans doute imposée dans le package Bayrou) est quant à elle ministre chargée des Affaires européennes. Macron et Philippe se seraient-ils retrouvés avec trois prétendants inflexibles sur les bras pour deux postes effectifs ?

Les prises LR se résument à Gérald Darmanin, sarkozyste et maire de Tourcoing, et Bruno Le Maire, candidat malheureux à la primaire de droite. De leur part, ce n’est guère étonnant, encore que Darmanin, à l’instar d’Édouard Philippe, ne manquait pas de verve pour décrire « le bobopopulisme de Monsieur Macron » pendant la campagne. Cela ne l’a pas empêché de conduire l’appel à saisir la main tendue de Macron.

Des hommes de droite pour l’économie et les comptes publics

Bruno Le Maire s’était pour sa part déclaré en faveur du nouveau Président dès le soir de son élection. Il est amusant – rassurant, c’est encore à voir – de constater qu’en tant qu’ancien ministre de l’Économie de François Hollande, Macron fait confiance à deux hommes de droite pour les portefeuilles de l’économie et des comptes publics.

Citons également Muriel Pénicaud qui hérite du délicat ministère du Travail. Certainement plus expérimentée pour ce poste que la sortante Myriam El Khomri, elle va devoir mener à bien d’ici l’été une réforme du Code du travail par ordonnances.

La dame des 35 heures

Si son expérience du privé, comme DRH chez Danone notamment, est un point positif, on ne peut que s’inquiéter de savoir qu’elle a commencé sa carrière au ministère du Travail sous la houlette de Martine Aubry dont le principal accomplissement aura été, pour le malheur de la France, la mise en place des 35 heures.

Les réactions ne se sont pas fait attendre. Pour Cambadélis, ce gouvernement est de droite. Pour la droite, ce gouvernement est embarrassant, tant il  fleure la composition « thèse antithèse synthèse » du bon élève : un peu de droite, mais pas trop, un peu de gauche, mais pas trop, modération de bon aloi, sérieux, technocratie, le tout assaisonné de quelques concessions à l’air du temps sur l’écologie et l’égalité homme femme. On s’ennuierait presque.

L’équilibre millimétré

Tout cet équilibre calculé au millimètre près ne sera-t-il pas trop lourd à maintenir ? Il reste à Édouard Philippe de faire le compte des députés qui le soutiendront à l’issue des élections législative des 11 et 18 juin.

Et il lui reste à gouverner. Le verra-t-on compenser exactement les petits pas effectués à droite par autant de petits pas effectués à gauche ? Son tempérament normand, qui pousse – paraît-il – au « oui, non, peut-être » et à l’indécision tactique ne sera pas de trop pour lui faire endurer son périlleux numéro d’équilibriste au gouvernement.

Si, avec Macron, le changement, c’est mollement, il semblerait bien qu’avec Philippe, le changement sera aussi normand !

Cet article a été publié une première fois le 17 mai 2017.

Sur le web