« Affaire TPMP » : plus rien n’arrête le CSA

Le 7 juin dernier, le CSA infligeait à l’émission « Touche Pas à Mon Poste » (TPMP) une sanction pour un programme télévisé. L’autorité de régulation est-elle vraiment en droit de juger de la pertinence d’un programme tv et décider de ce qui est drôle ?

Par Alain Bouleau.

Depuis sa création en 2010, l’émission Touche Pas à Mon Poste, diffusée sur la chaîne C8 et consacrée à l’univers de la télévision et des médias, n’a jamais cessé de diviser. Chroniqueurs moqueurs et moqués, sujets à l’humour parfois incertain et blagues légères réunissent chaque soir plus d’un million de téléspectateurs.

À la tête de ce programme qui marque, quoi qu’on en pense, l’histoire du petit écran : Cyril Hanouna, 42 ans, producteur et animateur TV et radio. Sa personnalité clivante explique, en partie, les nombreuses tempêtes médiatiques qu’il déclenche ou qu’il subit, selon qu’on soit un « pro » ou un « anti » Hanouna.

Du jamais vu dans l’histoire du CSA

La dernière affaire en date dépasse la question de goût. Le 7 juin dernier, après une première mise en garde et en demeure, le CSA a ordonné la suspension durant 3 semaines de toute publicité durant la diffusion de TPMP en direct ou en différé ainsi que 15 minutes avant et après son passage à l’antenne.

L’autorité de régulation entend ainsi condamner la chaîne pour la diffusion de deux séquences datées de novembre et décembre 2016 : la première est un canular piégeant le chroniqueur Matthieu Delormeau et la seconde concerne Capucine Anav qui fut amenée à poser brièvement sa main sur le sexe de Cyril Hanouna à son insu.

Pourquoi une telle sanction financière ?

Jugés dégradants et sexistes, ces passages télévisés n’ont pas été du goût des membres du CSA. Néanmoins, une question se pose : pourquoi une telle sanction financière, estimée à près de 6 millions d’euros, alors que le rapporteur du Conseil d’État, chargé d’instruire l’affaire, estimait quant à lui qu’une amende de 50 000 € serait « proportionnée » ?

Une décision qui paraît encore plus décalée lorsqu’on revisite brièvement l’historique des sanctions infligées par le CSA : le 1er octobre 2009, dans le journal de 13 h de France 2, un reportage consacré à la récidive des délinquants sexuels annonce, à tort et à deux reprises, la mort d’un enfant nommément désigné. Une faute déontologique qui a coûté 100 000 € au service public. Soit 60 fois moins que la sanction adressée à C8…

La liberté d’expression en danger

Ce n’est pas la première fois que les décisions du CSA interpellent : en 2014, dans l’émission d’Alessandra Sublet, Un Soir à la Tour Eiffel, l’humoriste Nicolas Bedos, déclare avoir entretenu une relation avec l’ex-première dame, Valérie Trierweiler. L’humoriste avouera en fin d’émission son canular et le justifiera par sa volonté de dénoncer la « peopolisation » de la vie politique.

Drôle ou pas, il ne s’agissait pourtant que d’une simple blague. Mais pour le CSA, celle-ci ne passe pas. L’autorité de régulation déclarait le lendemain de l’émission s’être « saisie du dossier », précisant qu’il s’agissait d’un « processus classique » pouvant amener France 2 à être sanctionnée. Lorsqu’un humoriste se retrouve menacé de sanction pour avoir fait une blague sur une ex-première Dame, cela n’augure rien de bon pour l’avenir…

Quelles prérogatives pour le CSA ?

Plus les années passent et plus il est difficile de déceler les prérogatives réelles de l’autorité de régulation et celles qui relèvent d’une entrave à la liberté d’expression : en 2016, le CSA mettait en demeure le groupe NRJ à cause de l’émission de l’animateur Cauet pour des « manquements aux dispositions relatives au respect de l’image des femmes ».

Le CSA entendait-il juger un problème de fond — l’émission promeut le sexisme et la grossièreté — ou cette sanction était-elle due à l’humour potache de Cauet ? La même question se pose concernant l’affaire TPMP.

Dans Le Parisien du 10 juin 2017, Thierry Moreau, ancien chroniqueur de l’émission, s’interroge sur l’état de la liberté d’expression à la télévision :

Aujourd’hui, on ne peut plus dire des choses qui se disaient il y a quinze ans. Certains sketchs des Nuls ne passeraient plus. Alors attention, c’est un cercle dangereux. Il faut être prudent et savoir où on met le curseur. On doit garantir une vraie liberté de rire.

Et la liberté d’expression ?

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la décision du CSA inquiète les défenseurs de la liberté d’expression. « Alors quoi ? La liberté d’expression serait-elle à la tête du client ? L’humour aurait-il des frontières mouvantes selon son canal de diffusion télévisuel ? », s’inquiète le journaliste Jean-Christophe Buisson, dans le Figaro Magazine.

Pour Rubin Sfadj, avocat en droit numérique, le CSA est tout simplement dépassé :

Que sert-il de taper aussi fort, aussi tard ? […] L’heure est venue pour le CSA de repenser en profondeur son rôle de régulateur.

Encore une fois, la décision de l’autorité de régulation est loin de faire l’unanimité, et, pire encore, elle met en danger l’un de nos droits fondamentaux : la liberté d’expression.