Utopie libérale : connaissez-vous la panarchie ?

Crédits : Jason train-crown, CC BY 2.0

Laisser chaque parti se gouverner à sa guise et à ses frais ; la libre entreprise institutionnelle et la libre concurrence entre les institutions : telle est l’utopie proposée par la panarchie.

Par Gabriel Delauney.

Dans peu de temps un nouveau gouvernement sera élu. Certains veulent une VI° république, d’autres s’accordent très bien avec la V° mais diffèrent sur les candidats à soutenir, ces derniers proposant divers aménagements des institutions et lois pesants sur les élus, sans parler de l’aménagement du quotidien de la population.

Quels que soient les vainqueurs, durant tout leur mandat ils seront contestés par le reste du spectre politique et même si par miracle ils relevaient le pays et établissaient la concorde civique tout serait à refaire moins de 20 ans plus tard.

C’est ainsi depuis que l’État existe, depuis que l’Homme est sédentaire et sans doute aussi depuis que des humains ont commencé à en dominer d’autres ; les mécontents et les prétendants sont légion en temps de troubles et les héritiers incapables sont toujours là pour saborder les œuvres de leurs pairs et pères lors des temps de concorde.

Est-ce une fatalité ? Sommes-nous condamnés à cet éternel recommencement ? Y a-t-il autre chose ?

Oui, le salut est dans la Panarchie, concept imaginé par Paul-Émile de Puydt en 1860, formé des mots pan (tout) et arkhi (gouverner). Est-ce à dire que l’on doit créer une sorte d’absolutisme ? Non.

La Panarchie, c’est laisser coexister tous les pouvoirs, toutes les formes d’organisations possibles.

« N’avons-nous pas deux ou trois millions de catholiques, qui ne jurent que par M. de Theux, et deux ou trois millions de libéraux qui ne jurent que par eux-mêmes ? Comment les concilier ? — En ne conciliant rien du tout ; en laissant chaque parti se gouverner à sa guise — et à ses frais ».

Car oui c’est cela la Panarchie, laisser chaque parti se gouverner à sa guise et à ses frais ; la libre entreprise institutionnelle et la libre concurrence entre les institutions ainsi créées par les citoyens.

Genèse de l’idée ; une hostilité à la violence politique…

De Puydt est d’abord parti du constat éprouvé que « le plus sage et le meilleur des gouvernements ne fonctionne jamais du plein et libre consentement de tous les gouvernés », qu’il y a « des partis, triomphants ou vaincus, des majorités et des minorités en lutte perpétuelle ». En bref que la politique est mue essentiellement par des rapports de force.

N’oublions pas que c’est un homme ayant vécu dans un siècle de révolutions, concept qu’il abhorre, ce qui est explicite dans une de ses métaphores.

Il considère en effet chaque régime comme une maison, confortable pour ceux qui l’ont conçue mais peu satisfaisante pour les autres et qualifie chaque génération de locatrice nouvelle pouvant à sa guise aménager sa maison.

Parfois la nouvelle génération met à bas l’édifice tout entier et après mille peines se retrouve avec un édifice aussi peu convaincant qu’avant, ce qui appelle pour bon nombre de locataires à une démolition nouvelle.

Il s’avère qu’il y a tout de même quelques satisfaits, n’oublions pas le mot de Bonaparte qui parlait en connaissance de cause ; « dans les révolutions, il y a deux sortes de gens : ceux qui les font et ceux qui en profitent ». Dès lors, si « il y a cependant des satisfaits » tant dans les élites que dans le menu peuple, si « l’édifice n’est pas irréprochable, bien s’en faut, mais (qu’)il a des qualités » pourquoi le démolir « aussi longtemps qu’il abrite commodément assez de locataires pour payer son entretien ? ».

De Puydt l’affirme, il hait les démolisseurs à l’égal des tyrans ; « Vous êtes logé sous les combles, votre appartement est trop étroit, ou insalubre. Changez-en, je ne demande pas mieux. »

 … qui permet de rompre avec la logique une terre = un maître…

Changer d’accord, mais où ? Faut-il s’exiler ?

Non bien sûr, si vous quittez une société qui ne vous convient pas pour aller en fonder une autre sur un territoire vierge, vous ne tarderez pas à avoir des mécontents de votre nouveau régime parmi vos propres cohortes d’exilés. Des mécontents toujours. Pourquoi ?

Cela tient à une chose ; il y a sur toutes les terres un monopole, celui du régime (ou gouvernement) en place.  Dans tout pays, tous sont soumis à l’autorité d’un même gouvernement. De ce fait, on ne peut qu’aller à l’affrontement, comme nous le constatons aujourd’hui.

En supposant que son contradicteur imaginaire est un républicain au sein de sa royale Belgique, il lui fait remarquer que si la monarchie ne lui convient pas à lui et à ses amis et qu’il souhaite la renverser, il se heurtera à tous les partisans de la monarchie et à tous ceux – même non monarchistes – qui ne partagent pas ses convictions.

Il lui conseille alors une autre solution : « assemblez-vous, rédigez votre programme, dressez votre budget, ouvrez des listes d’adhésion, comptez-vous, et si vous êtes en nombre suffisant pour en faire les frais, fondez votre république ».

 

  • « Où cela ? Dans les pampas ? Lui répond son interlocuteur.

 Non vraiment, ici ; où vous êtes, sans déplacement. […] Vous voulez fonder un schisme politique ? Vous en êtes les maîtres, mais à une condition, c’est de faire cela entre vous, en famille, sans toucher en rien aux droits ni à la foi des autres. Pour cela, point n’est besoin de fractionner le territoire de l’État en autant de cases qu’il y a de formes connues et acceptées de gouvernement. Encore une fois, je laisse chacun et chaque chose à sa place. »

 

C’est là que la Panarchie est différente de tout ce que nous connaissons, il ne s’agit pas de vivre en cité-États chacun de son coté, abandonnant dans notre exil politique tout ce que nous chérissons, il s’agit de rompre avec le concept féodal disant qu’une terre doit avoir un unique maître, ici en l’occurrence un unique régime, dans notre cas français la V° République gouvernée par Mr ou Mme X.

De Puydt propose donc pour des questions de praticité d’ouvrir dans chaque commune, un bureau de l’État politique.

Ce bureau enverra à chaque citoyen majeur une feuille de déclaration et selon ses réponses le citoyen est de fait inscrit sur un registre ad hoc et donc « dans les formes et les délais légaux », le voilà « sujet du roi ou citoyen de la république ».

Cette dernière idée ainsi est bien entendu datée, dans une Panarchie moderne les sites de comparaison de gouvernements pourront fleurir, l’on pourrait aussi s’inscrire directement dans un gouvernement en envoyant un courrier à ses dirigeants ou en créer comme on dresse un stand de limonade ; avec ses économies.

 … afin que tous aient la possibilité de choisir leurs dirigeants.

De fait le citoyen n’est plus soumis aux choix politiques des autres ; « Vous obéissez à vos chefs, à vos lois, à vos règlements ; vous êtes jugé par vos pairs, taxé par vos représentants ; vous n’en payez ni plus ni moins, mais, moralement, c’est tout autre chose. »

Ce que cela implique est immense, les humains dans leur très vaste hétérogénéité morale et politique pourront enfin toucher du doigt les bénéfices supposés de leurs idées.

De ce fait on peut s’attendre à ce que l’avènement de la Panarchie « supprime à tout jamais révolutions, émeutes, désordres de la rue et jusqu’aux moindres émotions, de la fibre politique. Vous n’êtes pas content de votre gouvernement ? Prenez-en un autre ».

Le risque de conflit civil sera écarté dans toutes les nations qui adopteront la Panarchie et en cas de différends entre sujets de gouvernements divers, ou entre un gouvernement et le sujet d’un autre, il suffira selon son théoricien, « d’agir conformément aux règles dès à présent observées entre nations voisines et amies ».

Quant au risque de tiers-mondisation, il est à jamais balayé, les efforts portés vers la santé, l’instruction, la vertu des dirigeants seront grandement encouragés, et ce par la dimension compétitive de la Panarchie.

Il restera malgré tout quelques questions toujours sensibles ; immigration, peine capitale, politique énergétique…  Il nous faut donc imaginer des solutions pour que ces sources de conflits ne soit plus que des tempêtes dans des verres d’eau.

Des penseurs libéraux ont sans doute déjà les réponses.

Le potentiel international de la Panarchie

Dans son manifeste, Paul-Émile de Puydt dit s’abstenir de militer en faveur de sa nouvelle idée, il s’en tient à la littérature ; « Mon idée est une semence que je jette au vent ; tombera-t-elle sur un sol fertile ou sur les pierres du chemin ? Ce n’est plus mon affaire. Je ne propose rien. »

Quelle erreur !

Voyez le XX° siècle qui s’ensuivit, avec son cortège de révolutions et de dictatures, ses sécessions armées, ses conflits internationaux dont ses deux conflits mondiaux, ses totalitarismes et ses roitelets triomphants sur une partie de leurs compatriotes, manipulés par les deux grands en état de guerre larvée.

Bilan ? Selon l’Institut néerlandais de relations internationales Clingendael Institute, 231 millions de personnes furent tuées à la suite d’une décision d’origine humaine de 1900 à 2000.

Et ce n’est pas fini, songeons aujourd’hui à la Crimée, à la partie est de l’Ukraine, au Sahara Occidental, à la Colombie, au Cachemire, au Tibet, aux îles Spratleys, à la Syrie…

Les terres ravagées par la guerre civile, comme la Syrie, ou par un conflit motivé par des volontés indépendantistes ont déjà une solution, nous l’avons vu, la Panarchie.

Quel Basque, Tibétain, Québécois, Corse, Ukrainiens russophone ou Écossais voudrait perdre du temps ou du sang pour fonder son État indépendant au risque de voir s’y établir des institutions insatisfaisantes, alors que l’État « colon » lui accorde des libertés panarchistes ?

Pour ce qui des territoires disputés pour leurs ressources naturelles, les iles Spratleys par exemple, à la panarchie l’on peut proposer en complément une vente aux enchères ou un condominium, alternance équitable de possession de ces territoires, – un peu pour comme l’île des faisans, qui tous les 6 mois passe de contrôle français à contrôle espagnol et réciproquement -, pourrait régler le problème.

En ce qui concerne les territoires disputés entre deux États, tel le Cachemire ou les iles Kouriles, la solution pourrait être des accords bilatéraux reposant sur l’idée Panarchiste. Exemple avec le Cachemire disputé entre l’Inde et le Pakistan et la Chine.

Que les habitants et les États se mettent d’accord ; que chaque habitant du Cachemire puisse adhérer à un gouvernement de son choix ou au gouvernement pakistanais/indiens/chinois, moyennant contribution pour les services proposés (des impôts allant toujours à Delhi, État protecteur). Une autre clause du contrat et chaque Indien, Chinois ou Pakistanais pourrait proposer des gouvernements aux locaux. 

La panarchie, une idée à ancrer dans le réel ; royauté, constitution, parlement

Mais comment la Panarchie pourrait-elle tenir ? Comment empêcher qu’un gouvernement devenu trop fort tyrannise les gouvernements plus faibles et ne renverse ce régime pour rétablir l’ère du monopole politique ? Est-ce une chimère de doux rêveur ?

Non, ce n’est pas une chimère.

Nous pouvons la toucher du doigt, si nous préparons l’esquisse en faisant en sorte qu’il demeure tout de même une puissance étatique pour exercer le monopole de production de sécurité ou en tout cas pour qu’une autorité puisse valider et annuler en certaines portions du territoire les prétentions d’agences de production de sécurité.

État minimum et Royauté

Personnellement, je ne crois pas à l’anarchie. Je peux me tromper mais je crois que dans un monde anarcho-capitaliste, tôt au tard quelques occasions se présenteront pour que des ambitieux refondent des États à leurs profits.

Le mieux est de faire en sorte qu’un État minimum puisse se placer au-dessus de la mêlée. Il nous faut un État pour occuper définitivement la place qu’un gouvernement trop soutenu pourrait convoiter.

Quelle serait la forme de cet État ?

La logique voudrait que nous n’imaginions pas un État dirigé par quelqu’un d’élu, ce serait inévitablement la division que nous cherchons à fuir. Il nous faut donc une solution qui socialement apporte beaucoup de concorde, une autorité qui soit naturelle et attendue par tous.

C’est une royauté qu’il nous faut, dans un pays où, sous l’effet de la libre entreprise et libre concurrence gouvernementale remodèlerait en permanence le paysage politique, la Royauté universelle pour tous les citoyens serait un gage de stabilité et de continuité tel l’obélisque de la concorde au milieu du trafic.

Constitution et parlement

Bien sûr, toute couronne doit être soumise à l’autorité d’une constitution et doit être canalisée par des parlementaires. Il nous faudra donc aussi songer en Panarchie à la rédaction d’une constitution qui puisse non seulement déterminer les droits et devoirs des citoyens, les droits et devoirs des gouvernements et les attributions du parlement et de la royauté.

Cette constitution devra bien sûr indiquer les bornes légales à ne pas dépasser ; la peine capitale, par exemple, devra toujours être le monopole de l’État, si son application est désirée par la population.  D’autres monopoles d’État doivent être définis ; emprisonnement, don de la nationalité, institutions d’examens pour le droit au port d’armes…

Je ne sais pas si l’idée d’État-minimum incarné par une royauté donnant à son peuple des libertés panarchistes, ce Panarcho-Royalisme, a de l’avenir, mais je sais que cette « semence que je jette au vent » peut tomber sur des sols fertiles car déjà royaux ; Îles Britanniques, Belgique, Suède, Pays-Bas, Norvège, Danemark…

Tous ces pays et leurs souverains pourraient se débarrasser de l’opposition républicaine en accordant la panarchie aux citoyens, qui de fait seront libres de créer d’infinies variétés de républiques.

Je pense aussi aux nombreux pays qui ont perdu leurs souverains il y a moins d’un siècle et qui pourraient y trouver une forme de « salut » aux maux démocratiques.

L’humanité était libre d’avoir des souverains pour dominer tout un chacun, sans eux elle est plus divisée que jamais par les ambitieux. La solution me semble toute trouvée désormais.

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