La Turquie s’enfonce dans la paranoïa, la crise et les contradictions [Replay]

Pour revenir dans le jeu syrien Erdogan courtise Poutine dont il a par ailleurs économiquement besoin. Mais il se trouve alors allié de son ennemi iranien.

Par Yves Montenay.

La paranoïa de l’opinion publique est entretenue par le pouvoir pour justifier la répression tous azimuts : anti-kurdes et anti-modernistes, laïques ou gülenistes. Cela commence à avoir des conséquences économiques et affaiblit la position Internationale de la Turquie face à la Russie.

Ainsi les médias officiels suggèrent que ce sont « des puissances étrangères », sous-entendu occidentales, qui sont à l’origine des difficultés actuelles. Le maire d’Ankara les a même accusées d’avoir envoyé un bateau, soi-disant scientifique, à la limite des eaux territoriales turques pour y déclencher le récent tremblement de terre ! (Turquie : le maire d’Ankara sûr qu’une force étrangère provoque les séismes, Le Parisien, 7 février 2017)

L’origine des difficultés turques est pourtant interne.

Les conséquences de la répression d’Erdogan sur l’économie turque

« Les tigres anatoliens », ces chefs d’entreprise moderno-islamistes (donc souvent gülenistes) qui ont fait le succès de l’économie turque après la période « étato-militaro-laïque » moins efficace, sont souvent maintenant derrière les barreaux, avec les intellectuels laïques et les militants kurdes. On craint une économie à la russe, où il faut être courtisan pour pouvoir exercer. La constitution en projet, qui prévoit la disparition des contre-pouvoirs au bénéfice du président aggrave ces craintes. Dans ce contexte, les investisseurs s’abstiennent.

La note de la Turquie sur les marchés financiers a donc été abaissée début février à « junk » (« emprunteur non fiable ») par l’agence Ficht pour cette raison, à laquelle s’ajoute le poids de ses dettes en dollars ou euros alors que baisse la livre turque.

Erdogan a donc plus que jamais besoin de Poutine notamment pour son gaz, ses touristes et ses importations vers la Russie.

Une position internationale affaiblie

La Turquie se considère comme la grande puissance sunnite et est effrayée par la montée des Chiites en Syrie et en Irak, qui sont appuyés par son grand rival, l’Iran. Russes et Iraniens ont sauvé Bachar al-Assad, chiite, auquel Erdogan est opposé. Mais il a dû se résigner à son maintien, étant impuissant face à la coalition russo-iranienne. Pour revenir dans le jeu syrien il courtise donc Poutine dont il a par ailleurs économiquement besoin. Mais il se trouve alors allié de son ennemi iranien.

Contradiction supplémentaire, la Turquie doit aussi ménager Trump en espérant que, contrairement à Obama, il permettra l’extradition de Fetullah Gülen accusé d’avoir fomenté la tentative de coup d’État en juillet 2016. Erdogan voudrait également que Trump diminue son soutien aux Kurdes de Syrie qu’il considère liés à ses ennemis kurdes intérieurs… Ces Kurdes de Syrie sont pourtant plus efficaces dans la lutte contre l’EI que Bachar et ses alliés russes et iraniens… Et que l’armée turque.

Une petite note absurde pour terminer : vous vous souvenez de l’attentat contre la discothèque Reina à Istanbul, qui a causé la mort de 39 personnes dans la nuit du Nouvel An, et où, paraît-il, l’alcool coulait à flots. Le terroriste a été arrêté et répète : «Je suis fier d’avoir tué des chrétiens ». Mais il s’agissait surtout de musulmans arabes venus se distraire dans un pays plus détendu que le leur (Le Monde du 16 février 2017).

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