« Je suis un tueur humaniste », de David Zaoui

Babinsky exerce depuis vingt ans l’activité lucrative de tueur à gages et raconte de quelle manière, humaniste, il remplit quelques contrats : il élimine de véritables fumiers mais seulement après les avoir rendus heureux.

Par Francis Richard.

« En tant que tueur à gages je suis d’une efficacité effroyable, tout autant qu’un kärcher pour nettoyer la merde. Je vise ? Oh ! Putain ! Je vise tellement bien que, parfois, je me demande ce que j’aurais bien pu faire d’autre comme job. »

Ernest Babinsky – tout le monde l’appelle Babinsky – a été abandonné par ses parents quand il avait six mois. À sept ans il s’est rendu compte, dans son orphelinat, qu’il avait un don sacrément singulier : quelle que soit l’arme, il ne ratait jamais la cible.

Il a également eu la révélation d’un autre don, tout aussi singulier, celui d’être à l’écoute des autres orphelins et de savoir leur parler, surtout quand ils étaient tristes. Il ne se souciait pas comme eux de son passé ni de ses parents biologiques.

La vie du petit Babinsky a changé quand il a été remarqué par le petit Roberto, alias Cyrus le gros, le cousin de M. Gomez, son prof de culture physique. Cyrus le gros avait un stand de tir. Il lui a appris le maniement des armes à feu et… toutes les techniques pour tuer.

C’est comme ça que Babinsky est devenu tueur à gages pour le compte de Cyrus le gros. Pas n’importe quel tueur à gages, un tueur à gages humaniste, c’est-à-dire qui, certes, élimine de véritables fumiers, mais seulement après les avoir rendus heureux…

Après avoir rempli son premier contrat, à 22 ans, Babinsky est devenu complètement insomniaque. Ce qui – les pratiquants de l’insomnie le savent – permet de vivre plusieurs vies, et notamment de lire. Et quand on est humaniste, on lit Montaigne, entre autres…

Babinsky exerce depuis vingt ans cette activité lucrative et raconte de quelle manière, humaniste, il remplit quelques contrats : il faut de l’ingéniosité pour se débarrasser de quelqu’un en lui faisant dire enfin que son dernier jour est le plus beau de sa vie…

Un tueur à gages, fût-il humaniste, peut difficilement avoir une vie personnelle. Babinsky va s’en rendre compte amèrement après avoir filé quelque temps le parfait amour avec Amandine. Ce qui va le conforter dans sa solitude et sa propension à se soucier des autres.

Comme couverture, il est en principe plombier, mais ce n’est pas forcément idéal quand on n’est pas le moins du monde bricoleur. Alors il se présente parfois comme météorologue. Ce qui permet de faire davantage rêver et d’être moins vulnérable aux questions.

Au bout de ces vingt ans d’activité, les choses changent petit à petit pour Babinsky. Ses rencontres régulières avec un psy, ses lectures de philosophes y seront pour quelque chose, et, certainement, le contrat qui le conduira jusqu’au Cambodge.

Comment abandonner à son triste sort un tel livre qui, justement, n’est pas triste. Car Babinsky a beaucoup de verve. Il sait faire voir le bon côté des choses et sa méthode est sinon morale, du moins roborative. Et puis, il a beau être tueur, il a bonne mentalité.

Babinsky s’en prend avec bonheur à la culture de l’excuse, au sociologisme bisounours des irresponsables :

« Déresponsabiliser l’individu de tout, comme s’il n’était qu’une bête sauvage, sans liberté de conscience.

Moi, je n’ai jamais pu encadrer ce discours angélique, et pour cause ! »

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