Connaissez-vous l’homme qui a révolutionné l’économie ?

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Connaissez-vous l’homme qui a révolutionné l’économie ?

Publié le 18 janvier 2017
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Par Vladimir Vodarevski.

Connaissez-vous l'homme qui a révolutionné l'économie ?
By: Chris PotterCC BY 2.0

Carl Menger (1840-1921) a publié en 1871 ses Principes d’économie, l’ouvrage fondateur de l’école autrichienne d’économie. Menger n’avait pas l’intention de fonder un nouveau courant de pensée en économie. Gilles Dostaler1 souligne que Menger a dédié son ouvrage au chef de file de l’école historiciste allemande, Wilhelm Roscher, preuve selon lui qu’il ne s’attendait pas à ce que cette école de pensée rejette son œuvre. Menger se réfère par ailleurs à des auteurs allemands de toute l’Europe. Dostaler souligne son érudition. Pour Menger, selon Dostaler, son ouvrage ne fait qu’établir les conclusions qu’impliquent les écrits antérieurs des économistes. Pourtant, ce sera perçu comme une révolution.

L’économie comme une science

Menger considère qu’il y a des lois économiques, indépendantes de l’histoire. Il se place pour cette thèse dans la lignée des économistes anglais comme Ricardo, ou français comme Jean-Baptiste Say. Tout comme ses contemporains Jevons et Walras. Mais il s’oppose ainsi à l’école historiciste allemande. Peut-être pensait-il que c’était une évolution logique, si l’on suit Dostaler. Cependant, c’est une différence essentielle par rapport à l’école allemande, qui considère que l’économie se comprend à travers l’histoire. Cette différence de méthodologie entraînera entre Menger et les historicistes la querelle des méthodes. Elle a éloigné Menger de la science économique, son premier ouvrage devant être suivi d’un autre, qui n’a jamais été publié. Par contre, il a publié Recherches sur la méthode dans les sciences sociales et en économie politique en particulier, dont Friedrich Hayek dit qu’il est aussi important que Les principes d’économie pour comprendre la pensée de Menger.

La révolution marginaliste

Carl Menger fait partie des trois co-inventeurs reconnus de la révolution marginaliste. Les deux autres étant William Stanley Jevons et Léon Walras. Même s’il ne considérait pas avoir révolutionné l’économie, comme nous l’avons déjà vu. Le premier auteur reconnu comme un économiste, Adam Smith (1723-1790), puis son non moins prestigieux successeur, David Ricardo (1772-1823), associaient la valeur d’un produit à la quantité de travail qui y était intégrée. Mais ce n’était pas satisfaisant. Car cela ne correspondait pas forcément à la réalité. De même, associer la valeur à l’utilité aboutit à un paradoxe : le diamant a plus de valeur que l’eau, pourtant indispensable à la vie.

La théorie de la valeur marginale va résoudre le paradoxe. Selon Menger, chaque individu classe les produits et services en fonction des besoins satisfaits. Par exemple, il est indispensable de boire pour vivre. Si la quantité d’eau disponible est juste suffisante pour cette satisfaction primaire, l’eau aura une valeur élevée pour l’individu. L’eau peut avoir d’autres usages : se laver, laver la voiture, arroser les rosiers, remplir le pistolet à eau du petit dernier. S’il y a suffisamment d’eau pour la satisfaction du dernier usage, l’eau n’a pas une valeur élevée aux yeux de l’individu. C’est la dernière satisfaction procurée qui détermine la valeur du produit ou du service aux yeux de l’individu. La satisfaction marginale. D’où la notion de valeur marginale. A contrario, un produit peut être tellement rare qu’on peine à en obtenir pour simplement la satisfaction d’en faire un bijou. D’où la valeur élevée du diamant.

La théorie marginale de la valeur était considérée comme une révolution par Jevons et Walras, les co-découvreurs avec Menger. Mais pas pour Menger. Comme vu précédemment, Menger est fier que son travail repose sur les fondations établies par des économistes allemands. Dostaler souligne qu’il se réfère aussi à des auteurs tels que Condillac, Quesnay, Turgot et Say. Jesus Huerta de Soto2 souligne quant à lui l’influence des scolastiques espagnols. Menger s’inscrit dans une tradition. Il ne considérait pas avoir fait une révolution. Cependant, par rapport à la théorie de la valeur travail de Smith et Ricardo, le marginalisme apparaît comme une avancée majeure.

Le subjectivisme

Jusque-là, Menger s’inscrit dans l’évolution de la pensée économique de son époque. Il considère que l’économie est scientifique, dans le sens où elle obéit à des lois indépendantes de l’histoire. Par ailleurs, il défend le marginalisme, qui s’imposera. Cependant, ses Principes d’économie recèlent des spécificités qui feront de lui le premier d’une lignée. La plupart des caractéristiques de l’école autrichienne sont en effet déjà présentes dans son ouvrage.

La caractéristique principale est le subjectivisme, qui va devenir une base de la théorie autrichienne. Ce subjectivisme signifie que la théorie économique part de l’être humain. Jesus Huerta de Soto écrit :

« L’idée distinctive la plus originale et la plus importante de l’apport de Menger réside, donc, dans l’essai de bâtir toute l’économie en partant de l’homme comme acteur créatif et protagoniste de tous les processus sociaux. »
(L’école autrichienne, marché et créativité entrepreneuriale, p.54)

Ce subjectivisme apparaît dans la théorie de la formation des prix. Elle se distingue de l’économie classique, de Smith et Ricardo, qui recherchait une valeur objective, et avait cru la trouver dans la valeur travail.

On peut considérer que le subjectivisme apparaît aussi dans la théorie des prix de Jevons et celle de Walras. Guido Hülsmann souligne que le subjectivisme de Menger n’a rien de celui, radical, de son successeur Ludwig von Mises. Mais on peut aussi considérer que Jevons et Walras réintroduisent de l’objectivisme dans leurs théories.

Ainsi, ces derniers réintroduisent de l’objectivité dans le prix. Ils le font en liant le prix et l’utilité. Une utilité qui est objectivement la même pour tous les individus, ce qui reviendrait à considérer cette utilité, en fait, comme intrinsèque au produit (même si ni Jevons, ni Walras ne recherchent une valeur ou une utilité intrinsèque). Ainsi, il est possible de comparer l’utilité entre des produits. Et de créer, par exemple, des courbes d’utilité. Tandis que Menger raisonne en termes de satisfaction personnelle. Satisfaction qui est purement subjective pour chacun, et ne peut pas devenir objective. C’est-à-dire qu’un même produit satisfait un besoin différent, au moins en intensité, chez chaque individu. Chaque individu peut comparer le besoin pour lui de chaque produit. Mais on ne peut pas comparer globalement l’utilité des produits entre eux.

D’autre part, pour Jevons ou Walras, le prix est la valeur à laquelle s’échangent les produits. Il y a un prix de marché qui s’impose à tous. Mais pour Menger, la valeur est purement subjective. Elle est différente pour chaque individu. Il n’y a donc pas de prix de marché. Le prix peut différer à chaque échange en fonction de la transaction et de la valeur attribuée par chacun des protagonistes. On ne peut pas raisonner, ni créer de modèle, à partir d’un prix de marché. La valeur fait partie de la dynamique du marché3

Selon cette explication, le subjectivisme radical de Mises serait en germe chez Menger.

L’économie en tant que science humaine

Le marginalisme a entraîné le passage de l’économie des sciences humaines aux mathématiques. Sauf pour Menger. L’économie est pour lui une science non mathématique. Ce qui reste aujourd’hui encore une caractéristique de l’école autrichienne. Dans une correspondance avec Walras, Menger écrit :

« Je suis, de fait, de l’opinion que la méthode à suivre dans la soi-disant économie politique pure ne peut pas simplement être appelée mathématique ni simplement rationnelle. Ce ne sont pas uniquement des rapports de grandeur que nous recherchons mais aussi l’essence des phénomènes économiques. »
(Lettre de Menger à Walras citée dans Antonelli 1953, p. 280)
Gilles Dostaler,
L’École autrichienne dans le panorama de la pensée économique

Cette approche s’oppose à l’approche en termes d’équilibre des autres marginalistes, Jevons et Walras. Ces derniers raisonnent en termes d’équilibre. C’est-à-dire d’égalité. Équilibre entre offre et demande, entre offre de travail et d’emploi, etc. Huerta de Soto souligne que l’approche autrichienne se veut dynamique. Elle deviendra l’étude du processus de coordination entre chacun des acteurs de l’économie, et non à l’étude de rapports entre des grandeurs quantitatives.

Cette approche non mathématique découle-t-elle du subjectivisme ? L’objectivisme est au contraire nécessaire à la mathématisation de la science économique. Comme Lagueux l’écrit :

« La forme d’objectivité qui est réintroduite dans la théorie de Jevons correspond à ce qui est requis pour permettre le développement d’un traitement mathématique de l’économie. »

On peut donc penser que Menger adopterait une méthode non mathématique car c’est ce que l’observation de l’économie implique. Tandis que pour mathématiser l’économie, il faudrait tordre les faits, introduire de l’objectivité là où il y a de la subjectivité. C’est là un débat sans fin, qui peut devenir virulent entre économistes.

Auto-génération

Dans ses Principes d’économie, Menger s’intéresse à l’invention de la monnaie. Ce qu’il constate, c’est qu’il n’y a pas eu invention. Des matières ont émergé comme monnaie. Celle-ci s’est en fait créée toute seule. C’est une institution auto-générée. Les États ne sont intervenus qu’après coup.

Selon Guido Hülsmann, cette thèse de l’auto-génération des institutions économiques découle de la théorie des prix de Menger. Il écrit :

« Œuvre scientifique, la théorie des prix de Menger a tout de même certaines implications politiques qui n’ont pas échappé à ses disciples, ni d’ailleurs à ses rivaux comme Schmoler. À la lumière de cette théorie, en effet, l’économie de marché paraît comme un grand organisme rationnel et autorégulateur, voué à la satisfaction des besoins individuels. Non seulement les prix, mais même les institutions économiques comme la monnaie sont ordonnés par les besoins partiels des êtres humains. »
(« L’école autrichienne à la fin du XIXè et au début du XXè siècle », in Histoire du libéralisme en Europe.)

Ce thème de la création de la monnaie sera développé par Ludwig von Mises, tandis que Friedrich Hayek s’intéressera aux règles non établies qui s’imposent par l’expérience. Ce n’est pas ici l’objet d’aller plus loin dans la réflexion. Ce qu’il faut retenir, c’est que dès Carl Menger la théorie autrichienne comprenait cette thèse d’auto-génération, de la monnaie pour Menger, thèse qui sera développée dans d’autres domaines par la suite, notamment par Friedrich Hayek.

En conclusion tous les économistes de l’école autrichienne se réclament de Carl Menger. Ce dernier n’avait pas à l’idée de créer un nouveau courant. Il puise dans la connaissance de ses prédécesseurs. Et il s’inscrit dans le courant marginaliste qu’il contribue à faire naître. Mais son œuvre contient les éléments d’une nouvelle école de pensée : le subjectivisme, l’économie comme science humaine, l’auto-génération. Ce qui fait de lui le fondateur de l’école autrichienne d’économie.


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  • La »valeur » possède un aspect subjectif.
    Mais les temps ont bien changé depuis le 19eme; notamment avec les mass media qui permettent d’influencer un nombre important de prospects pour en faire des ensembles statistiquement significatifs…

  • Connais pas mais est ce que l’économie a besoin de théoriciens pour être ?
    Quand j’achète une laitue je n’ai pas besoin qu’un économiste me tienne la main !

  • J’ai beaucoup de mal avec Léon Walras surtout avec son concept de « concurrence pur et parfaite  » décrit par 5 règles totalement délirantes. Pour moi le libéralisme c’est la concurrence libre et non faussé et comme dit Hayek l’équilibre n’est même pas souhaitable.

    • Il faut lire la CPP pour ce qu’elle est vraiment : une collection d’hypothèses théoriques simplificatrices, utiles pour alimenter la réflexion scientifique, mais définitivement inaptes à décrire le monde réel, celui où le marché libre a définitivement fait la preuve de sa supériorité sur n’importe quel modèle collectiviste.

      Salin a démontré que la prétendue CPP est en réalité le contraire de la concurrence telle qu’on la conçoit habituellement. L’hypothèse d’homogénéité est à ce titre une totale absurdité.

      Walras était socialiste. C’est donc avec la prudence du biologiste manipulant un virus extrêmement nocif au fond d’un laboratoire à triple confinement qu’on doit analyser ses thèses, ainsi que les thèses encore plus nocives de ses héritiers, en passant par Keynes, la synthèse néo-classique, ou encore le socialisme scientifique. Le crime commun à ces divers courants de pensée est d’avoir voulu tordre la réalité pour qu’elle colle à leur modèle parfait, au lieu de respecter cette réalité et réfléchir à adapter leur modèle en conséquence. Les centaines de millions de morts et d’esclaves victimes des collectivismes du XXe siècle maudit ne les remercient pas.

      Ceci dit, je ne me souviens pas que les 5 hypothèses de la CPP sont à proprement parler attribuables à Walras.

  • Carl Menger n’a pas « révolutionné l’économie », bien au contraire. Il a maintenu les conceptions et les thèses des classiques français (Cantillon, Turgot, Say, Bastiat), qui se rattachent elles-mêmes aux Scolastiques de l’Ecole de Salamanque et à travers eux à Thomas d’Aquin et à Aristote.
    C’est principalement Walras qui a entrepris de « révolutionner l’économie », mais en la menant au désastre qu’est la fameuse « synthèse néoclassique » du XXe siècle.
    Voir https://www.contrepoints.org/2014/10/29/186282-les-neoclassiques-la-premiere-mathematisation-de-leconomie

    • Le marginalisée et la mathematisation qui l’accompagne sont présentés comme une révolution. Ménager se place lui dans la lignée de ses prédécesseurs comme je le souligne dans l’article. Ensuite, il peut y avoir des interprétations.

    • Je précise par ailleurs que le titre et le chapeau sont de Contrepoints.

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