Sur les chemins noirs, de Sylvain Tesson

Du Mercantour jusqu’à la pointe la plus septentrionale du Cotentin, Sylvain Tesson, du 24 août 2015 au 8 novembre 2015, traverse en diagonale le pays à la découverte d’une France rurale que la France administrative masquait.

Par Francis Richard.

Dans la nuit du 20 au 21 août 2014, à Chamonix, Sylvain Tesson, pris de boisson, se casse la gueule d’un toit où il faisait le pitre : Il avait suffi de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne. J’étais tombé sur un tas d’os.

Comment s’en sort-il ? La médecine de fine pointe, la sollicitude des infirmières, l’amour de mes proches, la lecture de Villon-le-punk, tout cela m’avait soigné. 

Résultat : quatre mois plus tard j’étais dehors, bancal, le corps en peine, avec le sang d’un autre dans les veines, le crâne enfoncé, le ventre paralysé, les poumons cicatrisés, la colonne cloutée de vis et le visage difforme.

L’été suivant, les médecins, dans leur vocabulaire d’agents du Politburo, lui recommandent de se rééduquer : se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp. C’est-à-dire ? Je voulais m’en aller par les chemins cachés, par les sous-bois de ronces et les pistes à ornières reliant les villages abandonnés.

Ce qui lui a donné cette envie ? Un papier froissé, au fond de son sac.

Hyper-ruralité

Ce papier, c’est la carte des zones hyper-rurales, annexée à un rapport de l’administration française publié sous le titre : Hyper-ruralité, où on peut lire des choses écrites dans une langue étrange, voire étrangère, telles que celle-ci :

Le droit à la pérennisation des expérimentations efficientes.

Ou celle-là : l’impératif de moderniser la péréquation et de stimuler de nouvelles alliances contractuelles.

Sylvain Tesson ne le dit pas, mais Molière se serait certainement fait une joie de glisser ces préciosités ridicules dans les commodités d’une conversation de l’une de ses pièces de théâtre…

À l’aide de cette carte qu’il ne pourra pas suivre intégralement – il y aura des solutions de continuité -, et muni d’autres cartes, celles de l’IGN au 25 000e, il va en effet s’en aller par des chemins cachés : des sentiers ruraux, des pistes pastorales fixées par le cadastre, des accès pour les services forestiers, des appuis de lisières, des viae antiques à peine entretenues, parfois privées, souvent laissées à la circulation des bêtes.

Cette marche à pied, Sur les chemins noirs de cartes d’état-major, sera sa médecine générale, la clef de sa reconquête. Et il va, du 24 août 2015 au 8 novembre 2015, traverser ainsi la France, en diagonale, du Mercantour jusqu’à la pointe la plus septentrionale du Cotentin.

Pendant ces semaines, où il renoue avec la France piétonne, il échappe quelque peu aux questions de la taille et de la vitesse qui fondent le monde du XXIe siècle et qui se traduisent par ces mauvaises nouvelles que sont l’obésité et l’agitation.

Ces chemins noirs nourrissent ses réflexions sur les étapes par lesquelles  l’administration française a fait passer la France rurale à ce qu’elle est devenue, sur l’identité de la France, pays diffracté en même temps qu’uni.

Il fait des rencontres que l’on ne peut faire qu’en sortant des sentiers battus, qu’en empruntant des chemins noirs. Il chemine aussi, de temps en temps, avec un ou deux amis, qui partagent avec lui cet amour des chemins de traverse.

Jusqu’alors il avait été l’ennemi de la pensée passéiste. À la date du 30 septembre, il écrit désormais : Les derniers mois m’avaient changé et cette courte marche dans le décor du pays avait accéléré la réforme. Je n’aurais plus honte désormais de m’avouer nostalgique de ce que je n’avais pas connu.

Alors pour ceux qui, comme lui, ont la nostalgie de la France rurale de naguère, il existe des interstices, il demeure des chemins noirs à emprunter. Encore faut-il les chercher : Il y avait encore des vallons où s’engouffrer le jour sans personne pour indiquer la direction à prendre, et on pouvait couronner ces heures de plein vent par des nuits dans des replis grandioses.


Sur le web