Trump : la constitution américaine peut-elle l’arrêter ?

Cette élection présidentielle Trump – Clinton a-t-elle signé l’arrêt de mort de la démocratie américaine ?

Par Guy Sorman.

Trump : la constitution américaine peut-elle l'arrêter ?
By: Travis WiseCC BY 2.0

Les États-Unis étant le laboratoire de notre avenir, que nous enseigne le scrutin du 8 novembre ?

Deux tendances de fond innovent. Tout d’abord, le partage entre droite et gauche, qui semblait universel, sous des appellations diverses, ne fonctionne plus. Il y a quatre ans, la confrontation entre Barack Obama pour les Démocrates et Mitt Romney pour les Républicains ressemblait à n’importe quelle élection antérieure aux États-Unis comme chez nous ; la gauche américaine était seulement moins révolutionnaire que les gauches françaises et la droite américaine plus « conservatrice ». Cette fois-ci, placer Clinton à gauche et Trump à droite n’explique rien. Les candidats à la présidence se sont situés sur un axe nouveau, qui va de la « société ouverte » (Clinton) à la « société fermée » (Trump). Du côté de la société ouverte, on accepte la diversité culturelle, l’immigration, les échanges internationaux. Pour les partisans de la société fermée avec Donald Trump, les traditions, les intérêts nationaux paraissent assiégés par les migrations, le multiculturalisme et la mondialisation. Que l’électorat de Trump fut plutôt Blanc, plutôt masculin, plutôt chrétien, décrit le malaise de cette population-là face aux métamorphoses de la société moderne, qu’il s’agisse des mœurs ou de l’économie. Donald Trump a enflammé cette moitié du peuple américain, mobilisant ses frustrations grâce aux médias sociaux : Trump est le contemporain de Twitter, support déterminant de sa campagne. Jamais la presse classique n’aurait relayé des sentiments aussi tabous que sa xénophobie et son sexisme. Sur les réseaux sociaux, tout est permis : de l’allergie à un président noir, à « l’invasion » des musulmans et des « latinos », au mariage homosexuel et à l’égalité entre les sexes. On croit que les idées changent le monde, mais les techniques de communication le changent plus encore.

En conclura-t-on que les États-Unis sont devenus ingouvernables, la société irréparablement divisée et que la démocratie n’y fonctionne plus ? Je ne partage pas ce pessimisme. Les États-Unis sont bien équipés pour survivre à ce scrutin grâce à leur Constitution, ce contrat sacré qui transcende l’adversité partisane. Les fondateurs des États-Unis, hantés par un retour possible de la monarchie ou le risque d’une dictature militaire, ont créé des institutions qui interdisent tout excès de pouvoir : Donald Trump ne sera que président, et comme Barack Obama, un Gulliver ficelé par des nains. Les contre-pouvoirs aux États-Unis sont si contraignants qu’au contraire de la France, le président seul ne peut pas grand-chose. Toute décision majeure ne procède que d’une lente négociation avec les représentants et les sénateurs, y compris ceux de son propre parti : l’Amérique est un régime de cohabitation perpétuelle. Si Trump ne s’y plie pas, il sera destitué, impeached, par le Congrès. Ajoutons que Trump ne gouvernera que la Fédération, tandis que chaque État conserve d’immenses pouvoirs comme l’éducation et la police. L’économie ? Capitaliste et mondialisée, elle restera insensible aux injonctions présidentielles : le pays n’a d’ailleurs pas de ministère de l’Économie. Et cet ensemble baroque continuera à obéir aux juges qui ont le dernier mot sur tout. Commandant en chef est le seul espace de pouvoir autonome du président, en supposant que le complexe militaro-industriel (une expression du président Eisenhower) y trouve son intérêt. Au total, loin des promesses de campagne, le pouvoir véritable de Trump sera une magistrature d’influence : c’est important quand l’opinion publique et les médias dictent les choix politiques, mais pas plus que cela.

Au-delà de la présidence, le 8 novembre, les Américains ont élu leurs représentants fédéraux et locaux, des magistrats et des shérifs. Ils ont répondu par des référendums locaux à des questions de société, comme la légalisation du cannabis et l’ouverture de casinos. Cette démocratie directe change la société américaine au moins autant que le choix du chef de l’État. Rappelons que le mariage homosexuel a été légalisé par des juges contre le vœu initial d’Obama et qu’Obama n’est pas parvenu, en huit ans, à fermer Guantanamo : Donald Trump, en dépit de sa bravache, ne pourra faire ni plus ni moins.

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