France Télévisions : la déroute de l’audiovisuel public

By: Luc Van Braekel - CC BY 2.0

Malgré une situation financière périlleuse, la gestion de France Télévisions continue à manquer de rigueur selon la Cour des comptes.

Par Romain Ryon.

France Télévision : la déroute de l'audiovisuel public
Studio télé (image d’illustration) By: Luc Van BraekelCC BY 2.0

Si les prérogatives de l’État sur l’économie ne cessent d’être redéployées et réévaluées, il faut bien admettre que les pouvoirs publics participent toujours de manière importante au marché de la culture. La notion extensive de service public culturel offre aujourd’hui un terrain d’action privilégié aux opérateurs publics. L’audiovisuel public français en est ainsi un bon exemple.

Un secteur public audiovisuel en restructuration

En 2009, l’audiovisuel public a entamé sa restructuration en regroupant l’ensemble des chaînes de télévision nationale sous un pôle unique, France Télévisions. Société dont le capital est détenu à 100% par l’État, celle-ci regroupe aujourd’hui cinq chaînes nationales (France 2, France 3, France 4, France 5, France Ô), 24 antennes régionales de France 3, ainsi que neuf stations ultramarines de télévision et radio.

France Télévisions est ainsi financée essentiellement par la contribution à l’audiovisuel public1 (CAP),  ancienne redevance audiovisuelle. La spécificité de la redevance résulte du fait qu’elle est payée par des individus ou des ménages, et que ce paiement est identifié et destiné au financement propre de l’audiovisuel public. Au delà du fait que les contribuables financent des programmes télévisuels sur lesquels ils n’ont aucun droit de regard, France Télévisions dépend très largement de ressources publiques. Là où les sociétés audiovisuelles privées cherchent à diversifier leurs financements (via la publicité ou la vente de programmes à l’international) et à maintenir une gestion rigoureuse de leur masse salariale, France Télévisions n’a pas pris conscience de la dégradation des finances de l’État, en cherchant à moderniser son fonctionnement.

Il est vrai qu’en 2009, France Télévisions a vu son organisation financière profondément modifiée avec la suppression de la publicité après 20 heures. Il ne faut cependant pas oublier que l’État est venu compenser la perte de recettes du groupe par la création d’une nouvelle taxe : la Taxe sur les services fournis par les opérateurs électroniques (TOCE). Versée au budget général, cette taxe acquittée à hauteur de 0,9 % du chiffre d’affaires des opérateurs de télécommunications a rapporté 180 millions d’euros en 2012, 252 millions d’euros en 2013 et 213 millions d’euros en 2014. On peut ainsi noter qu’en 2014, le produit de cette taxe est supérieur au versement à France Télévisions au titre de l’arrêt de la publicité (160 millions d’euros).

Une situation financière dégradée malgré cela

Malgré la stabilité des ressources publiques et la compensation des pertes des revenus publicitaires, pour la Cour des comptes, le constat est clair : la situation économique et financière de France Télévisions n’a cessé de se dégrader.

Si le résultat net comptable est revenu à l’équilibre fin 2015, le déficit d’exploitation demeure encore très significatif (-30,1 millions d’euros), mettant en avant la fragilité structurelle du groupe. À cela il convient d’ajouter une politique de ressources humaines mal pilotée, selon la Cour, la gestion des différents personnels n’étant pas satisfaisante, notamment du fait d’un volume de CDD trop important (97 965 en 2014, soit plus de 389 contrats par jour ouvré), ouvrant la voie à de nombreux contentieux.

Par ailleurs, l’unification de l’ensemble des chaînes publiques sous un pôle unique n’a pas permis d’établir les synergies nécessaires à la réalisation d’économie. À titre d’exemple, les équipes d’opérateurs de prise de son de France 2 et de France 3 ont été fusionnés en 2010 et placées sous l’autorité d’un seul chef de service ; cependant, fin 2015, ces équipes n’avaient toujours pas été regroupées physiquement, continuant ainsi de rendre difficile, voire impossible, le travail en commun.

Des abus significatifs

Enfin, la Cour des comptes pointe des dépenses somptuaires ne répondant pas aux critères de rigueur et d’efficience d’une entreprise dont le chiffre d’affaires atteint 3 milliards d’euros, a fortiori lorsque plus de 80% de ce montant est constitué de ressources publiques. Il aura fallu attendre fin 2015 pour que la nouvelle présidence du groupe décide de mettre en oeuvre un contrôle pour s’assurer des motifs de recours au frais de taxi. Il ressort de l’analyse de la Cour qu’entre 2012 et 2014 dix salariés présentaient des consommations annuelles comprises entre 7 500 euros et 22 000 euros, deux d’entre eux disposant en parallèle d’un véhicule de fonction.

Quel constat pouvons-nous tirer de la gestion de cette entreprise publique ?

Malgré un capital 100% public, France Télévisions demeure une entreprise soumise à des contraintes économiques prégnantes. Même si la finalité de la mission de cette entreprise reste spécifique, celle-ci doit adopter une démarche proactive, permettant de dégager des marges financières nécessaires à la pérennité de son activité. Cette adaptation aux contraintes économiques porte tant sur son organisation que sur le contenu de son offre au public, nécessaire à sa survie, dans un contexte concurrentiel important.

Avec la raréfaction des deniers publics et la prise de conscience que le secteur privé contribue à l’intérêt général, la pérennité de France télévisions ne peut résulter d’une augmentation perpétuelle de la contribution à l’audiovisuel public, celle-ci ayant augmenté de 14 euros sous le quinquennat de François Hollande, passant de 125 à 139 euros. Le désengagement de l’État peut être un moyen de rendre plus vertueuse une entreprise placée face à ses responsabilités, ne pouvant s’en remettre systématiquement à une tutelle, qui n’a plus les ressources nécessaires, pour maintenir à flot une entreprise à la gestion plus que discutable.

  1.  Art. 44 de loi n°86-1067 du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication