Abrahim, le bébé issu de 3 parents qui affole le monde

La naissance au Mexique d’un enfant issu de 3 parents déchaîne les passions. Analyse de la situation.

Par Edouard H.

Abrahim, le bébé issu de 3 parents qui affole le monde
DNA model By: Caroline Davis2010CC BY 2.0

Le petit Abrahim est né le 27 septembre dernier dans une clinique au Mexique. Il est en bonne santé et ses parents sont aux anges, tout paraît normal jusque là. La nouvelle de cette naissance a pourtant fait le tour du monde suite à sa révélation dans le journal New Scientist à cause d’une particularité : l’ADN d’Abrahim est issu non pas de deux mais de trois personnes via l’utilisation du remplacement de mitochondries.

Les réactions face à cette nouvelle sont allées d’une compréhensible curiosité à des cris au scandale plus loufoques les uns que les autres. Les réactions hostiles à cette naissance sont-elles fondées, ou ne sont-elles que le fruit d’une peur irrationnelle face à une nouvelle technologie ?

Qu’est-ce que le remplacement de mitochondries ?

Avant de s’attarder sur les réactions, essayons de comprendre de quoi il s’agit. Si les parents de Abrahim ont eu recours à la technique novatrice du remplacement de mitochondries, c’est que la mère est attente d’une maladie génétique rare : le syndrome de Leigh. Cette maladie qui attaque le cerveau et les fibres nerveuses se transmet aux enfants, et les parents d’Abrahim ont précédemment eu 2 enfants atteints par ce syndrome, décédés à l’âge de 6 ans et 8 mois. Abrahim lui est n’est pas atteint, grâce à l’utilisation du remplacement de mitochondries.

Le syndrome de Leigh est lié à un dysfonctionnement dans l’ADN mitochondrial (ADNmt). Ces maladies de l’ADNmt peuvent entraîner de grandes souffrances et, dans leur forme la plus sévère, la mort chez l’enfant. Les traitements pour les personnes atteintes sont limités et ceux qui fonctionnent se concentrent sur celui des complications, comme l’épilepsie et les troubles cardiaques. Ces maladies sont transmises par la mère, et c’est pour éviter cette transmission verticale que les nouvelles techniques de remplacement mitochondrial ont été mises au point.

Les recherches sur cette technique ont débuté dans les années 1990. À cette époque Jacques Cohen et ses collègues injectèrent de petites quantités d’ooplasme en bonne santé (le contenu de la cellule-œuf sans son noyau contenant les chromosomes, avec de la mitochondrie normale) dans des œufs avec un ooplasme déficient (qui pouvait potentiellement inclure, entre autres, de la mitochondrie défectueuse) afin d’améliorer leur fertilité chez des femmes ayant connu de multiples échecs de fécondations in vitro. Ces œufs contenaient ainsi de la mitochondrie à la fois de la mère d’intention et d’une donneuse.

Entre 1997 et 2001 une trentaine d’enfants naquirent dans le monde de cette manière : ce furent les premiers être humains génétiquement liés à 3 personnes. Cette technique de transfert cytoplasmique fut interdite à la suite de problèmes chez l’un des 15 enfants nés aux États-Unis de cette manière, en plus de 2 grossesses interrompues liées à cette technique. Aucun suivi scientifique ne fut mené auprès des autres enfants qui naquirent de cette manière, mais on sait que certains vivent aujourd’hui sans problème particulier.

Depuis la fin du transfert cytoplasmique, 2 nouvelles techniques de remplacement mitochondrial ont été mises au point, et ayant spécifiquement pour but d’empêcher la transmission de maladies causées par des mutations dans l’ADNmt : le transfert de fuseau maternel et le transfert de pronuclei. Dans les 2 cas, le résultat est un embryon dont le noyau cellulaire est formé par le mélange normal de 2 gamètes parentales mais dont le génome mitochondrial provient d’une autre femme. L’embryon une fois reconstruit est implanté dans la mère.

Outre le fait que ces techniques sont aujourd’hui bien plus précises que celles utilisées pour le transfert cytoplasmique, la différence tient aussi au fait qu’il n’y a aucun mélange de mitochondries.

Des risques biologiques moindres

Une des principales objections à ces techniques vient des risques biologiques pour les enfants à naître. Certains ont pointé de possibles maux liés à des interactions spécifiques entre génome mitochondrial et génome nucléaire1. Des chercheurs ont répondu à ces arguments en notant que des études sur des macaques ont suggéré que de telles interactions nocives sont « peu probables »2. En outre, ils rappellent qu’il n’a jamais pu être démontré que de telles interactions peuvent causer des maladies chez les humains :

« Il n’y a jamais eu de preuve directe d’une « non correspondance » entre ADN nucléaire et ADN mitochondrial chez des humains – que ce soit à l’échelle de l’évolution ou dans le contexte d’une maladie. C’est aussi le cas pour des couples avec des haplogroupes3 divergents, où le potentiel de non correspondance entre ADN nucléaire4 et ADN mitochondrial sont à leur niveau le plus extrême. Ainsi, du point de vue de l’ADN mitochondrial, tout transfert mitochondrial n’est qu’une récapitulation de ce qu’il se passe tous les jours tout autour du monde – et ce sans aucun effet adverse connu ».

Par mesure de sureté on peut toutefois faire correspondre les haplogroupes mitochondriaux de la donneuse et de la mère pour éviter ces hypothétiques problèmes, aussi peu probables soient-ils.

Au Royaume Uni, depuis 2011 la Human Fertilisation and Embryology Authority (HEFA) publie annuellement une Review of scientific methods to avoid mitochondrial disease (revue des méthodes scientifiques pour éviter les maladies mitochondriales) où est fait notamment un point sur la sureté et l’efficacité du remplacement de mitochondries. Dans son rapport de 2011, on peut lire d’un panel de scientifiques mis en place afin d’évaluer le remplacement de mitochondries :

« Le panel conclut que les techniques de transfert de fuseau maternel et le transfert de pronuclei sont potentiellement utiles pour un groupe spécifique et défini de patients dont la progéniture est à risque de maladies génétiques sérieuses ou létales, et qui n’ont aucun autre moyen d’avoir un enfant qui leur est génétiquement lié. Comme dans tous les domaines de médecine, passer de la recherche à la pratique clinique implique toujours un degré d’incertitude. Les données disponibles actuellement ne suggèrent pas que les techniques sont dangereuses. »

Après des années de consultations, le parlement britannique a explicitement légalisé le remplacement de mitochondries en 2015, et reste à ce jour le seul pays l’ayant fait. Au Mexique où Abrahim est né, aucune loi ne réglemente la technique.

Une autre inquiétude quant à la sûreté du remplacement de mitochondries tient à leur caractère héréditaire. Bien que rien pour le moment ne permette de dire qu’il y ait un risque, on peut toutefois s’en prémunir en sélectionnant le sexe de l’enfant afin que ce soit un garçon. Puisque les mitochondries s’héritent de la mère, toute progéniture mâle n’aurait aucun risque de passer des complications médicales héréditaires due à l’utilisation du remplacement de mitochondries5. Cette technique de minimisation des risques a été employée pour Abrahim, dont le sexe masculin a été délibérément choisi.

Aucune alternative

Des opposants au remplacement de mitochondries prétendent que les risques que cette technique implique, même s’ils sont moindres, ne sont pas justifiés dès lors que des alternatives existent pour éviter les maladies mitochondriales6. C’est d’ailleurs une des raisons invoquées en France pour l’interdiction de cette technique.

Outre l’option évidente de l’adoption, il est suggéré que le don d’ovule ou d’embryon puisse servir d’alternative sûre pour les parents souhaitant éviter de transmettre une maladie génétique mitochondriale à leur enfant.

Mais aucune de ces 3 options n’offre ce que recherchent à tout prix de nombreux parents : un lien génétique avec leurs enfants. Seul le remplacement de mitochondries permet aux 2 parents d’avoir un enfant qui leur est génétiquement lié. On peut débattre de l’importance du lien génétique dans la parenté, mais de nombreuses personnes y accordent encore beaucoup d’importance. Pour ces personnes-là, ni l’adoption ni le don d’ovule ou d’embryon ne sont des alternatives acceptables.

Pour permettre à des mères atteintes de maladies mitochondriales d’éviter de les transmettre à leur enfant, tout en gardant un lien génétique, il est aussi possible d’utiliser le diagnostic génétique préimplantatoire (DPI) ou le diagnostique prénatal (DPN). Le DPI consiste à retirer une cellule d’un embryon pour tester la présence de concentrations nocives de mutations de l’ADNmt. Cette procédure est conduite avant que l’embryon soit transféré dans l’utérus et est utilisée pour sélectionner un embryon qui aura une probabilité moindre de souffrir d’une maladie mitochondriale. Le DPN consiste lui à tester des cellules du fœtus pour déterminer sa probabilité de maladie mitochondriale. Si la femme enceinte ne veut pas donner naissance à un enfant ayant une forte probabilité de développer une maladie mitochondriale, elle peut avorter.

Toutefois ces 2 dernières techniques ne sont pas toujours des méthodes fiables pour éviter la création d’enfants souffrant de maladies mitochondriales7. De plus le DPI ou le DPN ne sont d’aucune utilité pour les femmes souffrant de maladies mitochondriales avec de hauts niveaux d’hétéroplasmie8 car leurs ovules et embryons seront systématiquement porteurs de la maladie9. Enfin, un enfant de sexe féminin né après un DPI ou DPN est toujours susceptible de transmettre une maladie mitochondriale à sa progéniture à cause de la présence continue d’ADNmt affecté.

Le remplacement mitochondrial est donc l’unique solution pour certaines femmes d’avoir un enfant qui leur génétiquement lié sans lui transmettre leur maladie mitochondriale.

Des enfants tourmentés par le fait d’avoir 3 parents ?

Outre les risques biologiques et le fait qu’il puisse exister des alternatives, les réactions négatives à la naissance du premier bébé après remplacement de mitochondries furent souvent liées au fait que ce dernier aura 3 parents : quelle horreur ! Comment cet enfant pourrait-il vivre normalement si ses origines sont plus complexes que « un papa une maman » ?

L’Alliance Vita mène un combat réactionnaire contre toutes les nouvelles technologies de reproduction, et c’est sans surprise qu’elle n’aura pas attendu longtemps pour publier un communiqué suite à la naissance d’Abrahim où elle dénonce notamment « l’empreinte psychologique de cette « triple filiation » et de ces conditions de naissance ».

Pour répondre à cette inquiétude, il faut tout d’abord rappeler que dans le cadre du remplacement de mitochondries les parents d’intention10 fournissent plus de 99,9% du bagage génétique total, et que les traits physiques et caractéristiques personnelles constitutives de l’identité sont codées dans l’ADN nucléaire, et non dans l’ADNmt.

Toutefois, aussi petite que soit la contribution génétique de la donneuse de mitochondries, elle est essentielle à la naissance de l’enfant puisqu’elle lui permet de naître sans maladie mitochondriale, et fait donc de cette manière partie de son identité. Abrahim est le premier enfant né de cette technique, il n’y a donc pour le moment aucune étude sur leur état psychologique. Mais y a-t-il réellement une raison de s’inquiéter ?

D’après le communiqué de l’Alliance Vita, « des revendications insensées vont immédiatement s’engouffrer derrière cet effondrement d’un précieux mur porteur de notre anthropologie », ce qui sous entend que la donneuse de mitochondries viendrait réclamer des droits sur l’enfant, ce qui est faux11. Au Royaume-Uni les brouillons de réglementations prévoient explicitement que la donneuse de mitochondries sera considérée comme une donneuse d’organe et non légalement un parent12.

Ainsi en l’absence d’études sur la psychologie des enfants nés par remplacement de mitochondries, la littérature scientifique la plus similaire se trouve dans le domaine des enfants nés par don de gamète. Cette littérature sur les familles créées par don de gamètes peut donner un aperçu intéressant sur le développement psycho-social d’enfants partageant des liens génétiques avec des personnes qui n’occupent pas de rôle parental dans leurs vies.

Ces études montrent que les enfants nés par don de gamètes ne rencontrent pas de problèmes dans la construction de leur identité13. Dès lors que les enfants sont informés du don, ils ne souffrent pas de la connaissance de leurs origines14. Rien ne pousse donc aujourd’hui à être inquiet de l’état psychologique d’Abrahim et des autres enfants à venir nés par remplacement de mitochondries.

Premier pas vers l’eugénisme ?

Sans surprise puisque c’est un comportement habituel avec chaque nouvelle technologie de reproduction, la carte du grand méchant loup a été utilisée pour effrayer les gens au sujet du remplacement de mitochondries : ce serait une grave dérive menant tout droit à l’eugénisme !

On peut par exemple lire dans l’article du Huffington Post à propos de la naissance de Abrahim que « cela peut également être considéré comme le premier pas sur un chemin dangereux. (…) Le risque de dérives eugéniques est évident. »

On reconnaîtra ici aisément le sophisme de la pente glissante, qui consiste attaquer une pratique non pas parce qu’elle est nocive en elle-même mais parce que dans le futur elle mènerait à d’autres pratiques qui, elles, sont dangereuses.

Cet épouvantail est sans fondement puisqu’il s’agit ici d’éviter de transmettre des mutations génétiques létales, ce qui diffère clairement d’hypothétiques modifications génétiques portant sur des traits non médicaux. Permettre une technique strictement limitée de modification de l’ADN mitochondrial en vue d’éviter la transmission de maladies génétiques ne permet en rien d’ouvrir la voie vers des modifications génétiques eugéniques.

Si on prend toutefois une définition plus large qui voudrait que toute intervention améliorant la santé génétique est de nature eugénique, alors le remplacement de mitochondries serait bien en lui-même de l’eugénisme. Mais cette critique s’appliquerait alors à d’autres techniques aujourd’hui largement acceptées qu’il faudrait également condamner et interdire, comme le fait de conseiller aux femmes d’avoir des enfants avant 35 ans pour éviter le risque d’anomalies génétiques fœtales, ou encore le DPI pour sélectionner des embryons qui ne présentent pas de graves maladies génétiques.

Pas de raison d’avoir peur, toutes les raisons de célébrer

Malgré l’aspect nouveau de cette technique, il faut raison garder : le remplacement de mitochondries ne doit pas être une source d’inquiétude. C’est au contraire une technique de pointe formidable permettant à des personnes atteintes de maladies génétiques héréditaires de pouvoir fonder des familles avec des enfants qui leur sont génétiquement liés.

La technique étant nouvelle, les dangers ne sont pas inexistants, mais comme le résument bien les professeurs Peter Braude et Robin Lovell-Badge :

« … la plupart des inquiétudes à propos du remplacement de mitochondries sont fondées sur une tolérance proche de 0 du risque, surtout là où des alternatives pourraient exister. Pour des couples avec des mutations de l’ADNmt, il n’y a pas d’alternative qui permettent au couple d’avoir des enfants génétiquement liés sans maladie mitochondriale. Aucune technique qui est essayée pour la première fois sur l’Homme n’est sans risque, qu’il s’agisse de transplantation de cœur ou de rein, de la première fécondation in vitro ou la première biopsie d’embryon pour DPI. Le risque du traitement doit être mis en balance avec la certitude d’issues négatives sans ce traitement. »

Les Français souffrant de maladies mitochondriales devraient aussi avoir cette possibilité. À quand donc une légalisation en France des bébés à 3 parents ?

  1. Reinhardt K, Dowling DK, Morrow EH. Policy forum : mitochondrial replacement, evolution, and the clinic. Science. 2013; 341:1345–6.
  2. Chinnery PF, Craven L, Mitalipov S, Stewart JB, Herbert M, Turnbull DM. The challenges of mitochondrial replacement. PLoS Genet. 2014; 10:e1004315.
  3. Les haplogroupes sont des marqueurs utilisés pour définir les populations génétiques. Les protohistoriens et les généalogistes les utilisent pour catégoriser un groupe d’humains ayant un même ancêtre commun.
  4. Le terme « nucléaire » fait référence au noyau cellulaire.
  5. Appleby, J. B. (2015). The ethical challenges of the clinical introduction of mitochondrial replacement techniques. Medicine, Health Care and Philosophy, 18(4), 501-514.
  6. Baylis, F. (2013). The ethics of creating children with three genetic parents. Reproductive BioMedicine Online 26: 531–534
  7. Bredenoord, A.L., G. Pennings, H.J. Smeets, and G. de Wert. (2008a). Dealing with uncertainties : Ethics of prenatal diagnosis and preimplantation genetic diagnosis to prevent mitochondrial disorders. Human Reproduction Update 14: 83–94.
  8. L’hétéroplasmie est le niveau de diversité génétique des mitochondries présentes. Une faible hétéroplasmie signifie que toutes les mitochondries ont le même ADNmt, alors qu’une forte signifie qu’il existe un grand nombre d’ADNmt différents.
  9. http://www.bionews.org.uk/page_472827.asp
  10. Dans le cadre des nouvelles technologies de reproduction les parents d’intention sont les personnes qui désirent avoir un enfant et initient le processus pour en avoir. Ils peuvent être ou ne pas être les parents génétiques.
  11. Klitzman, R., Toynbee, M., & Sauer, M. V. (2015). Controversies concerning mitochondrial replacement therapy. Fertility and sterility, 103(2), 344.
  12. https://www.gov.uk/ government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/285251/mitochondrial_donation_consultation_document_24_02_14_Accessible_V0.4.pdf
  13. Ilioi, E.C., and S. Golombok. (2014). Psychological adjustment in adolescents conceived by assisted reproduction techniques : A systematic review. Human Reproduction Update. doi:10.1093/ humupd/dmu051.
  14. Golombok S, Readings J, Blake L, Casey P, Mellish L, Marks A, et al. (2011). Children conceived by gamete donation : psychological adjustment and mother-child relationships at age 7. J Fam Psychol.; 25:230–9