L’Inde, en route vers la prospérité ?

L'Inde sur la route de la prospérité-Bollywood Birthday Party By: Vancouver 125 - The City of Vancouver - CC BY 2.0

Une comparaison entre les deux géants asiatiques, l’Inde et la Chine, montre qu’ils empruntent des chemins différents pour accéder à la prospérité.

Par Guy Sorman.

L'Inde sur la route de la prospérité
L’Inde sur la route de la prospérité-Bollywood Birthday Party By: Vancouver 125 – The City of VancouverCC BY 2.0

« Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera » : la prophétie est attribuée à Napoléon 1er, notre époque semble la confirmer. Mais l’Inde aussi s’est éveillée, avec un taux de croissance économique qui, cette année, dépassera celui de la Chine, de l’ordre de 8% contre 6%. Le monde ne tremble pas pour autant, parce que l’Inde est une démocratie, ne menace pas ses voisins et ne rivalise pas avec l’Occident pour se partager le monde. Aussi, nous prêtons peu d’attention à cet autre géant d’Asie, habitués à le réduire à des mythes antiques révisés par Bollywood. Ce qui est un grand tort.

L’Inde fait des réformes révolutionnaires

Qui, par exemple, a rendu compte ce mois-ci de deux décisions essentielles du gouvernement conservateur et pro-business de Narendra Modi, d’apparence techniques mais de nature à révolutionner l’économie indienne ? La fiscalité intérieure de l’Inde va être unifiée, ce qui fera passer le pays d’un marché cloisonné par État, chacun avec ses impôts particuliers, à un marché national unique d’1,3 milliard d’habitants.

Autre décision essentielle, éliminer l’inflation, une mission qui, comme aux États-Unis et en Europe, est confiée à la Banque centrale et Urjit Patel, son tout nouveau gouverneur. De ce fait, l’Inde deviendra plus attractive pour les investisseurs et créateurs d’entreprises, Indiens et étrangers. L’Inde aussi inspire confiance parce qu’elle est démocratique : toute réforme fondamentale, comme celle de Narendra Modi, est précédée de longs débats dans la presse, dans l’opinion, au Parlement ; le changement est lent, mais il en devient irréversible, pas à la merci, comme en Chine, de l’humeur variable et imprévisible du chef de l’État.

Une manière de procéder différente en Chine

C’est par une comparaison avec la Chine que l’expérience indienne apparaît singulière et positive comme chemin vers la prospérité sans rien sacrifier, ni de la démocratie, ni de la civilisation. La Chine, dans l’histoire du développement, me paraît le lièvre et l’Inde, la tortue. Les dirigeants chinois ont d’abord détruit leurs traditions culturelles et religieuses, anéanti la classe des intellectuels et des commerçants, et ramené chacun à la dimension simpliste de producteur et consommateur ; sur cette table rase, les Chinois bâtissent un pays neuf en quête de puissance plutôt que de bien-être individuel.

Ce que les Chinois en pensent ? Nous n’en savons rien, ils ne sont pas consultés, ceux qui contestent sont incarcérés. En termes strictement économiques, le modèle chinois semble plus « efficace » que l’expérience indienne : le pouvoir d’achat par habitant en Chine est de 12 000 dollars contre 6 000 en Inde, alors que les bases de départ, en 1960, étaient similaires. Statistiques trompeuses ? Peut-être. Amartya Sen, Prix Nobel d’économie, anglo-bengali, observe avec raison que ces chiffres n’incluent pas des valeurs non quantifiables mais réelles, telles que le droit de vote, la presse libre, la liberté de conserver sa langue (le Hindi n’a pas remplacé les langues régionales, alors que le Mandarin a été substitué aux langues provinciales de Chine), sa religion, ses coutumes.

Poursuivant la comparaison entre les deux pays, un exercice à la mode chez les économistes du développement, j’ai souvent constaté, comme tout visiteur, combien un Chinois pauvre reste absolument pauvre, tandis qu’un Indien même pauvre peut compter sur la solidarité de sa caste (la caste opprime, mais elle protège), de son temple, de son député et des médias. Les dirigeants chinois avancent que la démocratie, en ralentissant les décisions, nuit à la croissance. Peut-être, mais en aucun cas, les Indiens ne renonceront à leur droit de vote, ni à leurs coutumes.

L’Inde longtemps freinée par le socialisme

Il me semble aussi que l’Inde a plus été freinée par des erreurs économiques que par la démocratie. Jusqu’à la victoire récente, 2014, de Modi et de son parti, le BJP, solidement installés au pouvoir, l’Inde avait été dominée depuis l’Indépendance, par le Parti du Congrès, avec Jawaharlal Nehru, puis ses descendants, Indira, Rajiv et Sonia Gandhi. Cette dynastie de grands bourgeois socialistes a cherché son inspiration en Union soviétique et ficelé le pays dans une bureaucratie hostile à l’entreprise privée : pendant soixante ans, il a été interdit d’ouvrir la moindre échoppe sans des autorisations administratives multiples – une « licence » – qui enrichissaient les fonctionnaires et brisaient tout élan vital.

Tandis qu’en Chine, les dirigeants communistes ont pris acte dès 1979 que le socialisme économique ne marchait pas et ont ouvert leur pays à la mondialisation. La Gauche indienne ne s’y est ralliée, à contrecœur et à moitié, qu’à partir de 1991. Comme l’a écrit Gurcharan Das, bon chroniqueur de son pays, « les Indiens n’avaient le droit de s’enrichir que la nuit », quand les bureaucrates dormaient. C’est ce « Royaume des licences » que Modi abat, laissant libre cours à l’imagination des entrepreneurs indiens, qui est grande.

La preuve reconnue de cette créativité indienne est le succès de l’industrie des logiciels à Bangalore et Bombay ; des missions chinoises s’y rendent fréquemment pour comprendre pourquoi les informaticiens indiens sont plus créatifs que les chinois. Leurs hôtes leur expliquent que l’imagination ne peut se déployer que dans une société libre, pas sous l’empire de la censure, telle que l’exerce le Parti communiste chinois : ce qui confirme l’hypothèse d’Amartya Sen sur la valeur non quantifiable de la liberté. Ce pourquoi la tortue indienne pourrait l’emporter sur le lièvre chinois.

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