Visite des monuments historiques : public contre privé

Installation Mort en été de Claude Leveque à l'abbaye de Fontevraud by julio_f(CC BY 2.0)

En visitant quelques châteaux et autres monuments historiques, on distingue nettement gestionnaires privés et gestionnaires publics.

Par Philippe P.

Installation Mort en été de Claude Leveque à l'abbaye de Fontevraud by julio_f(CC BY 2.0)
Installation Mort en été de Claude Leveque à l’abbaye de Fontevraud by julio_f(CC BY 2.0)

Juste avant la reprise, j’avais quelques jours. Alors, ni une ni deux, je prends le cabriolet et me voici en Touraine pour me balader et faire ou refaire quelques visites. Ceci dit, je joins l’utile à l’agréable car ayant plusieurs patients tourangeaux, je peux ainsi me rendre compte du biotope dans lequel ils ont évolué durant leurs jeunes années. Cela me permet de créer une meilleure alliance thérapeutique et de les comprendre lorsqu’ils me parlent de rillons et de poires tapées. Et puis comme je sais où passent la Loire, le Cher et la Vienne, je ne confonds pas les villes ni les terroirs.

Comme tous ceux qui visitent cette aimable région, j’ai visité quelques châteaux et autres monuments historiques. Il faut dire que cela ne manque pas. Sur chaque portion de départementale, un panneau vous fait de l’œil, vous invitant à visiter telle abbaye, tel château ou que sais-je encore, une cave peut-être ? Parce que si le Tourangeau se gave de rillons et de poire tapée, il picole aussi.

Des châteaux aux mains des particuliers

Mais trêve de digressions et venons-en à ce que j’ai pu noter. Oui, car j’ai beau baguenauder tel le touriste moyen, je suis toujours aussi sagace, ne manquant pas de noter certaines choses au cours de mes pérégrinations. J’ai ainsi pu noter que tout ce que je visitais était soit la propriété de l’État ou d’une collectivité publique, soit privé. Oui, comme je vous le dis, il reste des châteaux, vous savez ces symboles de l’ancien régime, de l’oppression des puissants sur le petit peuple, aux mains de particuliers ! C’est à peine croyable !

Alors j’ai noté que les particuliers propriétaires de châteaux se montraient particulièrement créatifs pour attirer le chaland, l’y retenir et lui faire dépenser son argent. Il faut dire que même s’il existe des aides, l’entretien de ces bâtisses et de leurs parcs n’est pas vraiment donné. Alors outre les bâtiments et les parcs proprement dits, les propriétaires rivalisent d’ingéniosité pour créer d’autres attractions susceptibles d’intéresser les visiteurs.

Les puristes trouveront sans doute que les balades en barque sur le Cher à Chenonceau comme le repas de la meute de Cheverny sont des activités de beaufs. Peut-être, mais cela marche. D’autres appelleront cela simplement du marketing, de l’ingéniosité, de la débrouillardise, bref tout mot qui conviendrait pour nommer l’ensemble des stratégies que doit déployer tout bon commerçant voulant faire prospérer son entreprise.

Et des châteaux aux mains de l’État

De l’autre côté, il y a l’État et ses collectivités territoriales. Là, nul besoin de trouver des stratégies ingénieuses pour perdurer puisque la manne se trouve aisément dans la poche du contribuable au travers de l’impôt. Peu importe que l’offre corresponde ou non aux attentes des visiteurs puisque de toute manière, y aurait-il un joli zéro dans la colonne des recettes que cela ne changerait pas grand-chose. Seul compte le désir du prince, que celui-ci soit président de la république, d’un conseil régional ou général ou encore simple maire. L’édile veut et le bon peuple finance.

Et donc lorsque le prince finance un projet, il est forcément accompagné de sa cour. Ladite cour se compose essentiellement des clercs, ceux qui ont fait des études et savent et ont pour mission de nous faire partager tant bien que mal toute leur sapience. Et dans les édifices publics, le savoir ne manque pas. D’ailleurs, se voulant modernes, ils n’y vont pas de main morte ! Là où une simple affichette plaquée au mur et protégée par du plexiglas suffirait, il fallait au contraire donner dans la technologie, sans laquelle vous comprendrez bien que le savoir n’aurait pas la même saveur.

Débauche de technologie inutile

Alors c’est une débauche d’écrans tactiles ou non, de mises en scène curieuses présentant des débats tout juste bons pour les meilleurs élèves de l’école du Louvre, ceux qui rêvent de devenir conservateurs, à grands renforts de meubles et d’équipements qui se veulent interactifs qui nous attendent dans ces palais publics. Tant et si bien que dans certaines salles, ce grand déballage culturel est d’une telle importance que l’on ne sait plus où l’on se trouve et que l’endroit pourrait bien être la salle polyvalente de Tartempion que cela ne changerait rien. Certains poussent le vice jusqu’à occulter les fenêtres pour être bien sûrs que les visiteurs seront vissés devant leurs écrans.

Globalement, j’ai constaté que le visiteur semble s’en foutre. Après quelques secondes durant lesquelles, mu par sa culpabilité de passer à côté de la Kultür, il tente vainement de mobiliser son attention, il cesse de regarder les écrans et passe dans une autre salle. De toute manière, le guide Vert Michelin offre suffisamment de renseignements pour se passer de ce que l’on nous propose.

Artistes contemporains à foison

Et lorsque ce ne sont pas les cultureux qui essayent de vous assassiner de leur vain galimatias, c’est au tour des artistes contemporains d’en mettre une couche. Pas un édifice public digne de ce nom qui n’ait sa cohorte d’artistes invités et subventionnés venus enlaidir des architectures parfaites de leurs œuvres. C’est ainsi que les dortoirs de l’Abbaye de Fontevraud, dans lesquels on pourrait admirer la splendide charpente, sont occupés par des tubes néons rouges suspendus au-dessus de barques remplies de cailloux. C’est ce qu’on appelle une installation.

En revanche, le pauvre Richard Cœur-de-Lion et sa mère Aliénor voient leurs gisants présentés avec le talent d’un étalagiste de chez LIDL, posés par terre comme des gravats. On croirait presque deux malles abandonnées là dans la salle des pas perdus d’une vaste gare grisâtre.

Chaumont n’est pas en reste puisqu’une sorte d’illuminé a décidé avec l’accord du maître des lieux, la région Centre, de bloquer une immense salle souterraine en y installant des poutres d’où pendent des cloches. De toute manière, il semblerait que où que l’on aille, si c’est public, c’est forcément corrompu par un de ces « artistes ». La palme revenant sans doute à Chaumont dans les écuries duquel un quidam, que l’on décrit nanti d’un doctorat et enseignant aux Beaux-Arts, expose un tas de charbon de bois surmonté d’une sorte de pelote de fil de fer. Mais juste à côté dans un ancien manège couvert, c’est l’un de ses concurrents qui ne voulant pas être en reste, expose dans le noir complet une œuvre que j’ai dû être le seul à vouloir contempler par curiosité. Certes, il parait que l’œuvre d’art est dans l’œil de celui qui la contemple…

Et bien sûr l’ONF n’est pas en reste dans cette compétition de vanité et de fatuité. C’est ainsi qu’à Azay-le-Rideau, le parc est à demi fermé et dans un état épouvantable parce qu’il est en train d’être remis à neuf à grands renforts de subventions comme l’explique le panneau d’informations. Et nos braves élagueurs n’ayant sans doute aucune envie d’être à la traîne de leurs amis de l’école du Louvre ou des Beaux-arts, et d’être pris pour des cons tout juste bons à faire ronronner leur Stihl, y sont allés eux aussi de leurs jolies petites formules. C’est ainsi que l’on apprend sur un splendide panonceau affiché dès l’entrée du château que « l’on n’abat plus les arbres morts » mais que l’on « élimine les sujets sénescents ».

Diantre, si même les bûcherons se mettent à faire de grandes phrases où va-t-on ? Je préfèrerai toujours le privé.

O tempora, o mores !
Senatus haec intellegit, consul videt, hic tamen vivit ?
Cicéron, Les Catilinaires

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