Attentat à Nice : dans la tête du tueur

Pourquoi les commentateurs se trompent-ils systématiquement quand il s’agit de poser des hypothèses sur les motivations des terroristes ?

Par Frédéric Mas.

Attentat à Nice : dans la tête du tueur
By: Bird EyeCC BY 2.0

Malheureusement, l’attentat de Nice semble susciter le même type de réaction que pour les attentats précédents en France. Alors que l’identité du tueur est révélée à la presse, les journalistes et commentateurs s’empressent de trouver des explications plus ou moins plausibles pour expliquer le geste criminel. Dans la recherche des motivations, tout y passe, de la psychologie dépressive de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel à ses fréquentations douteuses, en passant par la reconstitution de son univers social et économique, sans jamais vraiment prendre au sérieux la motivation religieuse.

La culture de l’excuse ?

En effet, car comme dans le cas des attentats précédant celui de Nice, une partie de l’indignation sur les réseaux sociaux vient du fait que certains commentateurs, dont certains représentants des pouvoirs publics, semblent minorer l’idéologie islamiste comme profond ressort du massacre de masse. Il est tout à fait possible qu’une partie de ces commentateurs cherche à ménager les Musulmans, qui pourraient très bien être désignés collectivement comme des boucs émissaires faciles, alors qu’ils sont tout aussi victimes de cette frange particulière de l’Islamisme. Il est aussi possible que certains autres commentateurs utilisent cet attentat abject pour défendre leurs propres thèses. Ils biaisent ainsi la réalité pour avancer leurs pions et accuser l’Occident, le racisme, l’impérialisme, l’extrême droite, etc.

Seulement, avant de juger des noires motivations des journalistes, des commentateurs, des éditorialistes et même d’une partie de nos concitoyens pris comme un tout homogène, nous pourrions poser une autre hypothèse : une partie de la profession pourrait tout simplement souffrir d’un biais cognitif en défaveur de toute explication de nature religieuse pour expliquer le terrorisme.

Biais cognitif

Notre système de pensée est paresseux, et va au plus facile, ce qui fait que nous avons tendance à préférer les explications du monde qui confirment nos systèmes de croyances plutôt que ceux qui les infirment. Dans un article précédent, je résumais l’explication psychologique proposée par Daniel Kahneman de ce phénomène. Nous utilisons des « heuristiques », c’est-à-dire des formes de raisonnement raccourci qui fournissent une ébauche de réponse à nos questions. Ces heuristiques nous sont utiles car elles nous permettent de décider rapidement, mais elles peuvent aussi nous tromper quand elles sont formulées sous le coup de l’émotion1. Devant une menace, nous ne réfléchissons pas de manière délibérée, nous agissons comme par réflexe conditionné. Même chose après un attentat particulièrement repoussant, il nous arrive de lui associer spontanément les représentations sociales que nous détestons le plus.

La motivation religieuse

Parce que nos commentateurs voient le monde avec les yeux de notre culture occidentale moderne, ils tendent à ne plus voir la religion un comme phénomène politique et social collectif efficace et consistant. Pour Pierre Manent, les raisons de cette incompréhension sont autant politiques qu’idéologiques. Politiquement, l’histoire européenne a conduit à rabattre la religion dans le domaine individuel et privé, et à ne voir que des individus porteurs de droits protégés par des États représentatifs laïques. Idéologiquement, les classes qui se posent comme les plus éclairées voient dans les motivations religieuses un fragment d’histoire que le progrès devrait balayer plus ou moins rapidement : « Que la religion, celle-ci ou une autre, puissent motiver les hommes aujourd’hui, c’est ce qui est inconcevable pour l’Européen éclairé. L’Humanité est irrésistiblement emportée par le mouvement de la modernisation, et l’Humanité moderne, l’Humanité enfin majeure, c’est une Humanité qui est sortie de la religion »2.

Ainsi, les commentateurs, parce qu’ils ne sont pas insensibles à l’air du temps des nations européennes, pensent spontanément dans les catégories modernes pour juger des motivations des tueurs islamistes : puisque la motivation religieuse est devenue opaque et même impensable, il faut la relier à des motivations plus « rationnelles » comme l’argent, le désespoir ou la folie (!) : interroger la motivation proprement religieuse supposerait en effet la remise en cause non seulement des lectures toutes faites que nous nous faisons de l’Islam, mais aussi de notre propre grille d’interprétation du monde.

  1. Voir aussi Jean Tirole, Économie du bien commun, Puf, 2016, p. 35.
  2. Pierre Manent, Situation de la France, Desclée de Brouwer, p.18