Bitcoin : agitations en coulisses

Il y a quelques jours, le monde des cryptomonnaies et notamment de Bitcoin, déjà pas spécialement réputé pour être calme, est un peu plus entré en ébullition : le 2 mai, la BBC publiait une interview d’un certain Craig Wright, ce dernier prétendant être Satoshi Nakamoto.

Satoshi Nakamoto, c’est le fondateur de Bitcoin ou, plus exactement, le pseudonyme sous lequel celui ou ceux qui ont écrit le papier fondateur de Bitcoin, ainsi que la première mouture du protocole, se sont fait connaître sur internet. Utilisant moult précautions pour cacher son identité réelle pendant la création et les premières années de Bitcoin, Satoshi Nakamoto était jusqu’à présent resté introuvable. Seule l’utilisation de la cryptographie, lui permettant de signer numériquement ses messages sur les forums où il publiait très parcimonieusement, permettait aux autres acteurs des monnaies numériques de s’assurer son identité.

Avec la révélation de la BBC, c’est un peu du mythe Nakamoto qui semblait s’envoler. « Semble » parce qu’au fil des heures, la situation, qui paraissait claire après l’aveu de Craig Wright, est devenue bien plus confuse. Dans un premier temps, Craig Wright parvient en effet à convaincre des figures éminentes de Bitcoin de son identité : Gavin Andresen, le « chief scientist » de la fondation Bitcoin, ainsi que Jon Matonis, l’un des fondateurs de celle-ci.

Malheureusement, Wright s’avère ensuite incapable de prouver de façon claire qu’il est bel et bien celui qu’il prétend être : normalement, en tant que Satoshi Nakamoto, il lui suffit d’utiliser sa clef secrète pour signer ou chiffrer un message que n’importe qui, connaissant sa clé publique, sera à même de déchiffrer ou de vérifier. Alternativement, il peut aussi effectuer une transaction à partir des bitcoins actuellement possédés par le même Nakamoto, prouvant ainsi qu’il possède cette clé privée. Or, après avoir multiplié les procédés alambiqués pour tenter de prouver qu’il est bien celui qu’il prétend, sans jamais utiliser sa clé privée, Wright a finalement décidé de laisser tomber, purement et simplement.

Bref, si Craig Wright est une hypothèse raisonnable comme l’un des principaux créateurs du Bitcoin, il n’en reste pas moins toujours une hypothèse en attendant cette preuve mathématiquement solide.

Cette petite aventure, aussi croustillante puisse-t-elle être, n’en a pas moins marqué une partie des médias qui ont relayé ces péripéties avec gourmandise. Et, plus à propos, l’agitation autour de cette révélation et de son dégonflement étrange montre l’intérêt que portent de plus en plus de médias à Bitcoin.

Or, pour un concept informatique et mathématique, basé sur la cryptographie et l’échange pair-à-pair, s’attaquant à un domaine généralement mal maîtrisé des individus lambdas, c’était tout sauf gagné d’avance.

Peut-être l’engouement de l’homme de la rue (et, par voie de conséquence, des médias à sa suite) tient essentiellement à l’appréciation de la monnaie numérique (qui oscille autour de 460$/BTC au moment où ces lignes sont écrites), et au fait que cette appréciation semble à présent plus saine que le pic typiquement bullesque qui avait vu sa valorisation grimper à plus de 1000$ par BTC en décembre 2013 ?

bitcoin - may 2016

En tout cas, si l’intérêt des médias et de l’homme de la rue grandit, celui de la communauté financière ne s’est jamais démenti, elle qui a très vite senti l’effet de cassure particulièrement net qu’offrait cette nouvelle technologie. Et alors que les révélations de Craig Wright semblaient occuper le devant de la scène, c’est en coulisses que se passaient sans doute le plus de choses.

Ce même 2 mai, on apprenait en effet qu’au début du mois d’avril, plus d’une centaine de décideurs de la plupart des grandes institutions financières mondiales se réunissaient lors d’une réunion privée au sein des bureaux de Nasdaq Inc., à Times Square, non seulement pour discuter de « blockchain », la technologie sur laquelle est bâti Bitcoin, mais aussi pour assister à une expérience grandeur réelle avec une application logicielle basée dessus.

Et quelle expérience ! Pour ces habitués du système financier actuel, où le déplacement de fonds est associé à des délais incompressibles, des risques d’erreurs humaines tout le long des chaînes de traitement, voir ainsi des dollars « numérisés » et transférés en quelques secondes à l’autre bout de la planète par l’intermédiaire de cette technologie a immédiatement piqué leur intérêt puisqu’elle permet de remplacer des transactions qui peuvent jusqu’à présent prendre des jours par des transactions presqu’instantanées, libérant ainsi bien plus rapidement des capitaux normalement bloqués pendant ce laps de temps.

Bref, la plupart des institutions financières qui gardent un œil attentif aux technologies modernes ont compris que la technologie de la blockchain peut leur offrir de nombreux avantages, et plusieurs s’en emparent donc joyeusement.

Pour rappel, la blockchain est une technologie de stockage et de transmission d’informations, transparente, sécurisée, et fonctionnant sans organe central de contrôle, une base de données sécurisée et distribuée qui contient l’historique de tous les échanges effectués entre ses utilisateurs depuis sa création, et dont chacun est à même de vérifier la bonne intégrité.

De cette définition, on comprend aisément que l’introduction de cette technologie dans les institutions financières actuelles permettrait notamment de résoudre certains problèmes (netting interbancaire par exemple) de façon moins coûteuse qu’avec des technologies plus traditionnelles. Cependant, on doit conserver un esprit critique devant l’intérêt de ces institutions, tant leur position semble précaire.

En effet, les technologies blockchain permettent intrinsèquement de réduire voire d’annihiler tout besoin d’intermédiaire, tant pour les transactions financières que pour les changements de propriétaires d’actifs, qu’ils soient physiques ou boursiers par exemple. Autrement dit, on ne peut s’empêcher de penser que toutes les institutions financières qui sautent actuellement sur cette nouvelle technologie le font avant tout pour sauver leur business. En substance, la stratégie qu’elles adoptent ressemble fort à une prise de position avant tout marketing leur permettant de proposer à leurs clients une solution estampillée « blockchain », ce qui leur permet de les conserver ainsi un peu plus longtemps, avant que l’idée même d’un intermédiaire financier se dissolve d’elle-même.

En somme, les firmes actuelles ont bien compris l’intérêt qu’elles pouvaient avoir à bondir sur cette technologie qui leur permettra, entre elles, d’échanger les actifs directement plutôt que les ordres de transactions (qui peuvent prendre des heures à voyager et des jours à être confirmés). Mais, ce faisant, elles renforcent encore l’attrait et la pertinence de ces blockchains … pour se passer d’elles.

Eh oui : rien n’interdit maintenant d’imaginer un monde où ceux qui veulent acheter les actions d’une société ne passent plus par aucun intermédiaire financier et peuvent, au travers d’une blockchain, en acheter directement auprès de la société elle-même ou des actionnaires qui en vendent. De la même façon, absolument tous les types de contrats ou d’actifs peuvent trouver leur pendant sur une blockchain, et être achetés ou vendus directement sans passer par aucune banque ou aucun broker spécialisé. Si l’on étend le concept, les courtiers et autres agents de change pourraient disparaître de même, entraînant la disparition des bourses et autres marchés d’actions tels qu’on les connaît actuellement.

L’intérêt démontré par les institutions financières pour la technologie blockchain n’est donc pas seulement un effet de mode. Mais tout montre qu’en se penchant sur celle-ci, ces institutions augmentent sensiblement la probabilité qu’elles disparaissent. Bien sûr, ce n’est pas parce qu’une probabilité existe qu’elle se matérialise forcément et il y a fort loin de notre monde aux intermédiaires financiers nombreux à cet avenir sans eux.

Néanmoins, la probabilité n’est maintenant plus nulle.
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