Manuel Valls chez Ruquier : la politique spectacle

Manuel Valls (Crédits : Parti Socialiste, CC BY-NC-ND 2.0)

Manuel Valls cherche-t-il à regagner de la popularité en se rendant à l’émission de Laurent Ruquier ?

Par Éric Verhaeghe

Manuel Valls-Parti socialiste(CC BY-NC-ND 2.0)
Manuel Valls-Parti socialiste(CC BY-NC-ND 2.0)

 

La participation de Manuel Valls, Premier ministre de la République Française qui cherche manifestement à le faire oublier, à une émission de divertissement, ainsi que la polémique qui entoure cet événement anodin, en dit long sur le naufrage politique qui nous brise les reins. Si ce moment inoubliable de l’histoire télévisuelle française n’intervenait pas en même temps que la chute de l’intéressé dans les sondages, il passerait inaperçu. Ce qui retient l’attention, c’est évidemment la bizarre idée que peut avoir un homme de son envergure de regagner de la popularité politique en occupant le champ non politique. Le terrible aveu que cette quête recèle méritait bien d’être exprimé ici.

La crise du sens politique

C’est enfoncer une porte ouverte que de pointer la désillusion qui s’est emparée des Français face à la politique en général, face à leur classe politique en particulier, et plus précisément encore face à la capacité de leur classe politique à affronter et à résoudre les problèmes… politiques. Le chômage de masse constitue probablement la caricature de cette rupture : combien de responsables publics n’ont-ils pas, depuis la fin des années soixante, annoncé leur intention de s’engager « totalement » dans le combat contre le chômage sans qu’aucun résultat notable n’intervienne ?

Caricature parmi les caricatures sur ce sujet, Manuel Valls lui-même, qui a multiplié les déclarations claironnantes sur la question ces dernières semaines, qui doit dévoiler un « plan d’urgence » contre le chômage lundi prochain, a passé sa soirée de jeudi dans une émission de divertissement sur une chaîne de télévision. La concomitance des événements pose quand même une question : si la lutte contre le chômage était si importante, on aurait plutôt vu le Premier ministre faire le choix d’utiliser les médias (publics, qui plus est) pour expliquer sa politique, ses ambitions, sa vision, sur un sujet crucial qui intéressent tous les Français.

Manifestement le choix opéré par Valls consiste plutôt à dire aux chômeurs : je ne peux pas grand chose pour vous, mais je tenais à vous mettre du baume au coeur en vous le faisant gentiment comprendre dans une émission de divertissement.

Pourtant, les Français ont droit à quelques explications en profondeur sur le sujet, parce qu’ils sont tous concernés par le chômage ou la peur du chômage. Et dans une grande tradition démocratique, ils ont le droit de connaître quelle vision leur Premier ministre peut bien avoir du contrat de travail, des allègements fiscaux, du basculement vers l’économie numérique qui bouleverse tant la société.

Une vision pour la France ?

Bien entendu, pour se livrer à ce genre d’exercice, il faut réunir deux conditions : d’abord avoir une vision, ensuite ne pas craindre « d’ennuyer » en l’expliquant.

Ici le bât blesse.

D’abord, il n’est pas sûr que Manuel Valls ait une vision, et c’est bien le problème de la politique française aujourd’hui. Manuel Valls, comme tant d’autres, fait une carrière politique, au sens le plus effrayant du terme. Dans son parcours, il n’a jamais eu besoin de déployer un projet en prise avec le réel. Que voulez-vous faire de la France dans vingt ou trente ans ? est une question subalterne. Il suffit de connaître quelques gimmicks pour y répondre, de truffer ses discours de mots passe-partout comme « une France plus solidaire », le « redressement dans la justice », « relancer la croissance », pour contenter les notables qui participent à votre investiture aux élections. Ces mots-là sont comme des antiennes : ils manifestent une appartenance clanique à la gauche ou à la droite, une affinité en quelque sorte, mais personne, dans les allées du pouvoir, ne vous demande jamais de confronter cette « doxa » à l’épreuve de la cohérence ou de la performance.

Ensuite, il n’est pas plus sûr que Manuel Valls considère que l’enjeu de sa carrière soit « d’ennuyer » les Français en donnant du sens à son action à la tête du pays. Il est même vraisemblable que son point de gravité se situe ailleurs. Comme tous ceux dont la vie professionnelle se traîne d’élection en élection, Valls a besoin d’être réélu pour vivre. Il n’est donc pas libre d’accomplir son devoir comme l’entendrait un homme indépendant. Il est en permanence obligé de délivrer une parole (et accessoirement des actes) qui donne envie aux électeurs de le garder aux affaires.

Voilà pourquoi il va chez Ruquier : parce que sa façon de faire de la politique n’est pas celle d’un homme d’État qui place l’intérêt général au-dessus du sien, mais ressemblerait plutôt à celle d’un camelot qui a besoin de vendre sa marchandise pour protéger son patrimoine. Il a besoin de popularité, et, faute d’une politique qui porte ses fruits, il joue une partition en espérant que cela lui vaudra l’amitié et la sympathie des électeurs.

Un aveu d’impuissance ?

L’intervention de Manuel Valls chez Ruquier a donc tout de l’aveu d’impuissance : Français, la croissance ne revient pas, le chômage augmente, les attentats vous guettent, nous ne savons pas où nous allons, mais l’essentiel est d’être sympathique et bien élevé, de se dire des choses courtoises et agréables et de préserver l’entre-soi qui nous réjouit tant. Il s’invite donc dans votre salon ce samedi soir pour vous dire qu’il ne peut rien pour vous, mais qu’il est sympa, pas rigide comme on le croit, et que vous pouvez donc l’élire président de la République en 2017 si François Hollande ne se présente pas.

De ce point de vue, Manuel Valls exprime bien le réflexe courant dans la technostructure française : ne nous jugez pas sur nos résultats, mais sur notre politesse, notre bonne éducation, sur la sympathie que nous vous inspirons. Penser qu’il vaut mieux être sympathique mais inefficace, plutôt qu’efficace mais antipathique, tel est le mal de l’élite française, et singulièrement de l’élite politique.

Cette inversion des valeurs explique largement la désaffection des Français pour la démocratie aujourd’hui. Ils ont à juste titre l’impression de devoir financer une caste qui ne se préoccupe guère de ses résultats, mais qui donne le sentiment de croire qu’elle est là de toute éternité pour des raisons extérieures à la cause publique.

Le jeu du Front National

Qu’un Premier ministre en situation d’échec et de désamour fasse le choix de participer à une émission de divertissement procède d’un populisme évident dont pas mal de ministres de la majorité ont le secret. Comme s’ils nous disaient : « Nous sommes des gens très bien, et vous ne pouvez même vous apercevoir que nous vous prenons pour des idiots en faisant les pitres en public pour dissimuler notre mauvais bilan ». Le message passé est cataclysmique : il ne peut que convaincre un peu plus les électeurs de procéder, au prochain scrutin, à un vote de rupture.

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