Pour une philosophie pénale forte : la contribution d’Ayn Rand

Ayn Rand credits Ian (CC BY-NC 2.0)

Face au laxisme judiciaire, la philosophie objectiviste, par Alain Laurent.

Par Alain Laurent.

Ayn Rand credits Ian (CC BY-NC 2.0)
Ayn Rand credits Ian (CC BY-NC 2.0)

Lorsqu’en raison de son hypertolérance « bienveillante », l’actuelle politique pénale portée par Taubira est, au vu de ses catastrophiques effets, critiquée et même carrément rejetée par un nombre croissant de nos concitoyens, ce n’est presque toujours que d’un point de vue trivialement « pragmatique » ou réactionnel. Sans donc que ce soit solidement et en tous cas suffisamment argumenté à partir d’une théorie pénale robuste, qui légitime rationnellement la nécessité de réprimer et punir sans faiblesse ni états d’âme tout acte violant les droits d’autrui à la vie, la liberté et la jouissance de sa propriété. Et fasse litière une fois pour toutes des arguties et sophismes répandus par l’angélisme du Syndicat de la Magistrature.

Or c’est une telle pensée qu’on trouve, mais hors de France, chez la philosophe américaine et « libertarienne » (au sens large) Ayn Rand, dont il ne faut pas oublier que l’œuvre (qui bénéficie enfin d’une réception positive grandissante dans l’hexagone !) ne se limite pas à l’apologie de la liberté économique et du « free market », mais porte avant tout une philosophie morale forte, dont la traduction pénale « rétributive » s’avère dans les circonstances présentes du plus haut intérêt – puisque la seule capable, sur le plan des principes, de faire contrepoids à l’idéologie dominante de l’excuse a priori des actes violents et criminels, et possiblement d’en finir avec elle.

Ce n’est pas dans ses essais les plus connus que Rand s’est quelque peu discursivement expliquée sur les implications pénales de sa philosophie morale, mais dans une lettre (non traduite en français) adressée au philosophe John Hospers1 le 29 avril 1961, qui la questionnait sur ce sujet. Voici ce qu’elle en dit dans sa réponse :

« La loi doit être guidée par des principes moraux, mais l’application de ceux-ci au cas des actions criminelles est un champ spécifique d’études. Je peux seulement indiquer quels principes devraient être à la base de la détermination des peines dans la justice légale.

La loi doit 

a) corriger les conséquences du crime pour la victime quand c’est possible (par exemple, restituer une propriété volée à son propriétaire)
b) imposer des mesures coercitives au criminel, non en vue de le réformer, mais enfin de lui faire supporter les conséquences pénibles de ses actes (ou leur équivalent), de ce qu’il a infligé à ses victimes […]

Quelle peine est méritée est ouvert au débat, mais le principe qui doit guider l’argumentation est la rétribution, non la réforme… Quand je dis « rétribution », je veux parler de l’attribution de conséquences d’ordre punitif proportionnées au tort causé par l’acte criminel. Le but de la loi n’est pas de prévenir sa future violation, mais de punir la violation qui a été effectivement commise. »

Un peu plus loin dans cette lettre elle conclut : « Un Code pénal doit traiter les individus en adultes, en êtres humains responsables. Il doit s’occuper uniquement de leurs actions et de leurs motivations objectivement établies »

En fait, cette théorie randienne d’une justice pénale rétributive n’est pas autre chose que ce qui se déduit logiquement de la conjonction et de l’application rationnelle des grands fondamentaux de sa philosophie première et de l’éthique « objectivistes » déclinés dans ses multiples essais et en particulier dans le célébrissime discours de John Galt dans La Grève (Atlas Shrugged). Point de départ : par l’exercice de la raison, l’être humain dispose du « free will », d’un libre arbitre agissant, par lequel il peut s’autodéterminer et librement choisir ce qu’il fait – ce n’est pas une sorte d’automate mécaniquement déterminé par son environnement ou, tel un animal, ses pulsions. C’est ce qui fait de chaque individu une « fin en soi », dont les droits de vivre par et pour soi sont inviolables, et qui ne peut en aucune façon être un moyen au service des fins d’autrui sans son consentement. Ce dernier point implique une proposition d’importance cardinale chez Rand, qui définit une loi morale objective : l’impératif absolu de ne jamais « initier » le recours direct ou indirect (menace) à la force physique contre autrui – sous peine de perdre une partie de ses droits, à la liberté principalement. Car, et c’est le corollaire de la loi morale, en application du « principe de causalité » et du « free will », un individu doit être considéré comme la libre cause de toutes ses actions : il est par suite intégralement responsable de ses décisions et doit en supporter toutes les conséquences ; c’est pourquoi il mérite (c’est le principe du « deserved » : la rétribution) d’être puni s’il transgresse le droit des autres. À ceci s’ajoute le fait que par nature chaque individu possède le droit d’auto-légitime défense de ses droits : mais selon Rand (c’est l’aspect « lockéen » de sa philosophie) pour éviter toute dérapage anarchique ou subjectif de son exercice, il convient qu’il soit délégué à une instance neutre, le gouvernement – dont c’est la seule justification et l’unique mission (« limited government »). Si ce gouvernement ne remplit pas cette mission, les individus sont en droit de faire eux-mêmes respecter leurs droits.

Dans un ouvrage collectif publié en 1995, Criminal Justice – The Legal System vs Individual Responsability, il est revenu à un disciple récent d’Ayn Rand, le chroniqueur et éditeur Robert Bidinotto2, d’apporter d’utiles précisions et éclairages sur les fondements philosophiques et éthiques de cette théorie objectiviste de la justice pénale rétributive. Dans l’un des chapitres qu’il signe dans ce livre, « Crime and Moral retribution », il réfute l’option inverse de celle de Rand, soit le positivisme utilitariste. Pour celui-ci ne compte que la prévention des crimes futurs, au détriment de la réparation morale et matérielle due aux victimes présentes, et aussi du souci de rappeler le caractère absolument impératif du respect non seulement des personnes, mais de la loi morale suprême proscrivant le viol des droits de ces personnes – ce qu’accomplit dans l’ordre symbolique la peine infligée au violent, qui contribue ainsi à rappeler ce qu’est la condition de possibilité d’une coexistence civilisée des individus. Bidinotto ne s’arrête pas en si bon chemin, puisque conformément à ce qu’annonce le titre complet de cet ouvrage séminal, il pose la responsabilité individuelle (conséquence du « free will » qui fait de la personne humaine un agent causal libre) et sa logique le pilier non négociable d’une justice appropriée à une société de liberté maximale. Ce pourquoi il a été l’un des premiers auteurs à dénoncer ce qu’il a appelé l’ « excuse-making industry » : l’idéologie de la fabrication d’excuses sociales aux auteurs de violences, qui les exonère de toute responsabilité (« culture de l’excuse »). Et, contre elle, à réaffirmer qu’en toute rigueur, la cause du crime n’est autre que le criminel lui-même, qui, loin que cela se passe à l’insu de son plein gré, est quelqu’un qui décide sciemment que les autres ne valent rien tout en calculant rationnellement ses « chances » de ne pas être pris, et ni sévèrement puni.

Comme on le voit, une philosophie pénale inspirée de ces principes constitue l’arme fatale pour tordre le cou à la bienveillance universelle (la même qui excuse d’avance les cancres ou les islamo-terroristes…) et cette compassion dévoyée qui mettent moralement à égalité le criminel et ses victimes, justifient le refus ou la peur de fermement punir le violent, ne se préoccupent que du bien-être de criminels à socialement recycler comme si de rien n’avait été. Et vont jusqu’à prôner une « justice restauratrice » incitant les victimes à « comprendre » leurs bourreaux, se réconcilier avec eux et leur pardonner. Toutes choses qui, outre qu’elles sont profondément immorales, sont génératrices de redoutables effets pervers en faisant disparaître la conscience aiguë de la culpabilité méritée, et incitent à récidiver puisque banalisant le fait de tuer, torturer, violer, maltraiter, dépouiller (rien là de bien grave et qui tire vraiment à conséquence, murmure le relativisme pseudo- « humaniste » à la mode!).

Au final, ce qu’il faut bien intégrer bien que ce puisse sembler contre-intuitif, c’est que plus on veut s’acheminer vers la plus grande égale liberté individuelle possible pour tous (c’est là tout le propos d’Ayn Rand), et plus il faut symboliquement et exemplairement « resserrer les boulons » de ce qui en est la condition de possibilité et la contrepartie obligée : le respect absolu de la loi morale affirmant le caractère inviolable de cette liberté. Ce qui ne peut se traduire que par une tolérance zéro effective pour toute transgression du Droit commun qui l’organise et la protège. Bannir la loi barbare du plus fort passe par le bannissement des transgresseurs, et donc leur mise hors d’état de nuire par la certitude et l’exécution intégrale de peines d’emprisonnement aussi rigoureuses et longues qu’il est nécessaire. Dans la justice d’une société de liberté, ce qui doit primer est la logique de la responsabilité individuelle qui en est le corollaire, non pas la rédemption et le bien-être des coupables d’initiation de la violence contre autrui.

Mais dans cette perspective, il convient d’exclure toute punition collective, cette solution de facilité bureaucratique qui impose des restrictions ou suppressions arbitraires de libertés s’appliquant à tous et donc à l’immense majorité de ceux qui ne sont pas fautifs mais qui payent les fautes (par la surveillance inquisitoriale en particulier) de quelques uns, que l’on n’a pas le courage et la volonté de traquer y compris en amont puis punir avec la plus grande fermeté. De même faut-il dépénaliser tout acte où l’individu ne nuit qu’à lui-même ou qui se passe entre adultes consentants. Enfin, à une époque où en France notamment, « sécuritaire » est stupidement devenu une insulte, s’il est bien certain que l’exercice de la liberté individuelle ne peut effectivement se faire sans jouir de la plus grande sécurité possible, il ne l’est non moins que pouvoir assurer soi-même sa sécurité et celle des siens doit devenir un droit dès lors que le détenteur du monopole de l’emploi de la force (l’État) est absent ou se montre défaillant. Ce qui implique la légalisation de l’auto (légitime) défense, individuelle ou associative ou via une agence de sécurité privée, et la possibilité de détenir une arme légère chez soi. « Aux armes, citoyens ! », cela ne doit pas valoir que pour la sécurité extérieure de la nation – d’autant plus que l’institution judiciaire « bisounours » cultive le laxisme et joue dangereusement au « pousse-au-crime ».

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  1.  Professeur de philosophie à la South California University, John Hospers (1918-2011), auteur de Libertarianism – A Philosophy for Tomorrow (1971), fut le premier candidat libertarien aux présidentielles américaines en 1972.
  2. Robert Bidinotto est l’un des animateurs les plus actifs du Think Tank objectiviste Atlas Society ; il a été le rédacteur en chef de The New Individualist de 2005 à 2008. En 1996, il a également publié Free to Kill.