007 Spectre : permis de tout gâcher pour James Bond ?

Spectre, le dernier opus de la saga James Bond avait tout pour faire un grand film mais c’est un peu décevant au final.

Spectre, le dernier opus de la saga James Bond avait tout pour faire un grand film mais c’est un un peu décevant. Pourtant, des questions très importantes sont abordées et sous-exploitées. James Bond will return !

Par Victoria Melville

SPECTRE James BondTous les deux ou trois ans, c’est la même impatience : un nouveau James Bond ! Enfin ! Grande fan devant l’éternel, j’ai scruté les bandes annonces au fur et à mesure, tout en évitant de lire les premières critiques. Je me suis réjouie de voir enfin l’exquise Monica Bellucci dans un James Bond. J’ai un peu grincé des dents en voyant Léa Seydoux mais je me suis dit que bien dirigée, elle pourrait sûrement faire illusion le temps d’un film, d’autant qu’avec Sam Mendes aux commandes, l’espoir était permis après l’exceptionnel Skyfall. Dans la lignée de Skyfall, le film aborde de véritables questions contemporaines relatives à la surveillance ainsi qu’à la place du renseignement « traditionnel » dans l’armada dont disposent les états pour faire face aux menaces, tant intérieures qu’extérieures. Mais là où Skyfall, en plus d’émerveiller le spectateur par la maestria de l’écriture et de la réalisation, réussit à mettre le doigt sur les faiblesses d’un système de sécurité basé principalement sur la surveillance de masse, Spectre peine à même survoler un sujet dont l’actualité est particulièrement frappante aujourd’hui.

Des thèmes d’actualité

007 Spectre se déroule juste après Skyfall. Bond se remet difficilement de la mort de M (presque 20 ans incarnée par la très chic Judi Dench, quelle perte ! ) et décide de s’engager dans une sorte de vendetta, tant pour venger la mort de celle dont la figure maternelle était si évidente dans Skyfall, que pour mettre hors d’état de nuire ce qu’il soupçonne être une organisation criminelle aux ramifications internationales majeures. Dès le pré-générique, le ton est donné : le rythme sera endiablé.

Ce qui est regrettable, c’est que ce rythme endiablé de film d’action très hollywoodien fait largement l’impasse sur le thème véritable du film qui est la surveillance de masse et qui aurait dû être bien plus exploité. En effet, on découvre peu à peu, à mesure des pérégrinations de Bond à travers le monde, que derrière tous les méchants de l’ère Craig se trouve une organisation criminelle, dont on avait déjà entendu parler il y a quelque 50 ans pendant l’ère Sean Connery, le Spectre. Celui-ci a fait peau neuve et compte désormais sur la surveillance de masse mise en place par les gouvernements et fortuitement fournie par cette même organisation, pour disposer de moyens de pression illimités, contrôler les gouvernements et s’enrichir à gogo.

Le nouveau M, très respectablement interprété par Ralph Fiennes, fait face aux critiques croissantes sur les modes d’action du MI6, le service du renseignement extérieur du Royaume-Uni, et singulièrement du programme 00 dont les agents disposent du permis de tuer. Jugé coûteux et insuffisamment efficace, le MI6 doit fusionner avec le MI5, le service du renseignement intérieur, déménager dans un quartier général plus moderne et économe, réduire ses effectifs et se baser de plus en plus sur la surveillance de masse et de moins en moins sur le renseignement de terrain plus traditionnel. Pour assurer le bon fonctionnement d’un système de surveillance généralisé, le supérieur de M, Max Denbigh, au nom de code C et campé par un Andrew Scott dont on se dit de plus en plus qu’il fera décidément une belle carrière, promeut l’idée de la mise en commun des flux entre les États. Durant les quelques petites minutes de répit que nous accorde l’action du film, on aperçoit toute l’horreur ressentie par M devant la perspective de la mise à disposition de toutes ces informations à des bureaucrates qui ne sont soumis à aucun contrôle démocratique et celle de tous les abus rendus possibles par une telle démarche.

Cet aspect des choses aurait dû constituer le cœur du film. Les liens entre C et le Spectre auraient dû être mieux expliqués, la doctrine de C aurait dû être mieux développée, d’autant qu’elle recouvre totalement l’idéologie mortifère de nos gouvernants actuels. Pourtant, on comprend bien la critique sous-jacente de la promesse fantasmagorique d’une sécurité absolue par la surveillance de masse, en particulier par la corruption inhérente à la mise en place de ses systèmes. Et de fait, le vilain Blofeld n’est pas arrêté grâce à une quelconque surveillance électronique mais bien par la ténacité de James Bond. Dommage de ne pas avoir appuyé davantage sur cet aspect passionnant du film.

Mais un James Bond raté

Au-delà des aspects politiques sous-exploités, le film passe à côté de Bond, tout simplement. Après un Skyfall que d’aucuns considèrent comme le plus réussi de la saga, on attendait bien mieux de la part de Sam Mendes. On attendait mieux parce qu’il avait réussi dans Skyfall le pari incroyable de l’introspection tout en conservant toute la force du personnage, dans un film à l’écriture remarquable et à la réalisation délicate. Ici, aucun temps mort pour le spectateur. Le rythme est si soutenu que cela finit par devenir ennuyeux. On attend les réflexions, on attend le discours de C pendant tout le film. On reste sur sa faim tant la conclusion est banale.

Pendant près de deux heures et demie, on assiste à un enchaînement de scènes spectaculaires, toutes plus musclées les unes que les autres (à l’image de Daniel Craig dont le physique devient un tantinet effrayant) dont les liens ne sont jamais issus de la réflexion de James Bond mais tiennent davantage de la poursuite un peu bébête d’instructions que les personnages secondaires lui donnent au fur et à mesure du déroulé. L’écriture est extrêmement faible.

J’ai toujours pensé que Daniel Craig faisait un beau James Bond, même s’il apparaît clairement que Ian Fleming l’aurait détesté, tant il manque d’élégance et simplement, de beauté naturelle. Pourtant, il offre réellement un nouveau point de vue sur le personnage, plus sombre, plus torturé, plus introspectif mais aussi plus réaliste que ce que nous avaient offert ses prédécesseurs. Seul Timothy Dalton était sur la même ligne et cela n’a pas bien fonctionné. Mais ici, on a l’impression qu’il est un pantin dans une histoire qui le dépasse largement, malgré les implications extrêmement personnelles qu’on découvre à mesure que le film progresse.

On conserve une impression très mitigée à la sortie du film. De beaux éléments auraient dû fournir un beau film. Christoph Waltz avait tout pour faire un horrible méchant mais on peine à voir l’étendue de sa domination sur le monde. Monica Bellucci est superbe mais grossièrement sous-employée. Léa Seydoux s’en sort avec la mention honorable mais elle est ridicule avec Daniel Craig qui aurait l’âge d’être son père. Quel dommage de ne pas avoir inversé l’importance des deux rôles. Quant à Daniel Craig, malgré tout le talent dont il fait preuve en exprimant beaucoup avec très peu de mouvements faciaux (il ne faut pas croire, c’est un défi !), il est malheureusement parfaitement ridicule dans ses costumes Tom Ford trop petits, trop courts, étriqués. Quelle différence avec Pierce Brosnan en Brioni.

Le générique est complètement raté, tant du point de vue de la chanson ridicule de Sam Smith que des images vulgaires et sans créativité du visuel. Il est évident que passer après Adele n’était pas chose aisée mais le monde regorge de talents qui auraient réalisé une plus belle chanson pour un nouveau Bond. On en vient à trouver que l’opus de Duran Duran était une réussite. Après tout, Jamie Cullum avait même proposé un échantillon de ce qu’il pourrait faire pour James Bond avec la splendide chanson Edge of Something. Tout cela est bien regrettable.

Surtout, quelle idée d’avoir fait revenir Blofeld. Franchement, quel manque d’imagination. Après plus de ving-cinq films, comment ressortir encore les mêmes rengaines alors qu’il y a tant d’autres choses à dire ? Quitte à ressortir des vieux personnages de la mythologie bondienne, il aurait mieux valu s’en tenir à la structure classique, comme l’avait fait Brosnan après l’excellent GoldenEye : un méchant mégalo, un James Bond super chic, super fort et super malin, une Bond girl gentille, une Bond girl méchante, plein d’explosions (sans une goutte de sang, évidemment), des belles bagnoles, une histoire à dormir debout, des dialogues gentiment décalés et un méchant qui finit 36 pieds sous terre pendant que Bond embrasse la belle. Ce n’est évidemment pas révolutionnaire mais c’est moins décevant.

En définitive, même si le film n’est pas un navet, parce que je suis faible et que je n’arriverais jamais à qualifier un Bond de navet, il reste l’un des plus mauvais de ces vingt dernières années. Tous les éléments étaient pourtant réunis mais Sam Mendes s’est donné tellement de mal pour réaliser quelque chose de différent de Skyfall qu’il a réalisé un film d’action sans saveur. Terminons sur une note d’espoir : le film fait un carton au box-office, ce qui permettra aux producteurs d’investir paisiblement dans l’opus suivant et la dernière scène est réconfortante. James Bond will return.

  • 007 Spectre, film d’espionnage américano-britannique, réalisé par Sam Mendes (sortie nationale le 11 novembre 2015), avec Daniel Craig, Christoph Waltz, Léa Seydoux. Durée : 2h30mn.