« On a trouvé le coupable des attentats : c’est Google »

Xavier Bertrand (Crédits Fondapol, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

Xavier Bertrand et Bernard Stiegler ont trouvé le coupable : c’est Google. L’imam google, l’ultralibéral google, et surtout la liberté.

D’aucuns ont accusé les puissances occidentales et du Golfe d’avoir contribué à créer le monstre Daesh. D’autres ont accusé la justice française de faire dans le social et laisser faire les asociaux. Les plus remontés évoquaient 30 ans au moins de faillite de l’État. Mais seuls les plus éclairés étaient capables de trouver le vrai coupable des attentats du 13 novembre. Ce coupable, c’est Google.

Google, ou plutôt l’imam google pour Xavier Bertrand :

« Il y a l’imam Google. Un certain nombre de jeunes aujourd’hui, avant même d’aller dans les mosquées, c’est sur Internet qu’ils trouvent le moyen de se radicaliser. »

Internet est dangereux. Laissez un jeune s’en servir et il trouvera le moyen de se radicaliser, comme ça, un jour de pluie. Il ira sur Google et tapera « comment se radicaliser », « comment faire le djihad » ou « la Syrie en sac à dos ». Et contre ça, Google devrait se mobiliser.

Xavier Bertrand (Crédits Fondapol, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.
Xavier Bertrand (Crédits Fondapol, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

« Il est temps que ces multinationales, Twitter, Facebook, parce qu’il n’y a pas que Google, présentes sur notre territoire, archi-milliardaires, qui ne payent pas d’impôts, qu’ils se sentent aussi mobilisés. »

Entre ne pas payer autant d’impôts que Xavier Bertrand aimerait en dépenser et ne pas payer d’impôts, il n’y a qu’un pas. De même qu’il n’y a qu’un pas entre un moteur de recherche et une plate-forme de recrutement de candidats à Secret Story au djihad, entre Google et l’imam Google. Heureusement, il y a Hadopi.

« Que le gouvernement demande à Hadopi d’arrêter ses fonctions traditionnelles sur le téléchargement illégal, et que l’on mette tous les moyens d’Hadopi aujourd’hui pour traquer les sites et mettre hors d’état de nuire tous ceux qui se servent de Google, des réseaux sociaux, pour véhiculer le terrorisme. »

Jusque-là, la seule chose qu’Hadopi ait empêché est la généralisation du wifi gratuit en France. La mobiliser contre le terrorisme véhiculé par l’imam Google démontre deux choses.

La première, c’est que la victime collatérale de la lutte contre le terrorisme sera la liberté. Quoi qu’on en pense, les appels au djihad relèvent de la liberté d’expression, de même que les appels au Grand Soir ou à la haine raciale. Mais la liberté d’expression n’est qu’un petit papillon sur le chemin des bottes. Après avoir restreint par la loi le champ de la liberté d’expression, on demande aux médias de se mobiliser. C’est pourquoi Xavier Bertrand parle de l’imam google, et aussi pourquoi des députés voulaient maintenir le contrôle de la presse sous l’état d’urgence.

La seconde, c’est que les hommes politiques français ne comprennent rien à rien. Ils s’agitent, parlent beaucoup, réfléchissent peu. Malheureusement, on ne peut pas compter sur les philosophes pour relever le niveau.

En tout cas sur Bernard Stiegler. Pour lui, si Google est le coupable, c’est parce que l’innovation disruptive détruit le modèle social français. Et là, paf, ça fait des terroristes. Google, et les autres géants de la Silicon Valley, seraient les chantres d’un ultralibéralisme débridé qui « fait exploser les transports, l’immobilier, l’éducation, toutes les filières, via de nouveaux modèles type Uber. Or cette pratique disruptive détruit les équilibres sociaux. »

Et voici l’explication : « La disruption est un phénomène d’accélération de l’innovation qui est à la base de la stratégie développée dans la Silicon Valley : il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante. »

Les entreprises n’imposent pas de modèles, elles proposent des modèles, que les gens sont libres d’accepter ou non. Elles sapent effectivement la puissance publique en donnant aux individus des moyens de s’en passer et, apparemment, ils en sont plutôt contents. Le succès d’Uber, c’est aussi l’échec des structures sociales contraignantes imposées par l’État : un système de licences de taxis qui restreint l’offre. Dès qu’une meilleure alternative a émergé, les Français ont sauté sur l’occasion, et la puissance publique s’est abattue sur Uber.

Ce n’est pas ainsi qu’on combattra le désespoir en offrant aux jeunes un avenir. On ne peut pas aller vers l’avenir en freinant l’innovation. On ne peut pas aller vers la paix en se lançant dans une guerre.

Si on veut la sécurité, il faut être prêt à faire des sacrifices, à renoncer à certaines choses. La liberté d’expression, la liberté d’entreprendre et d’innover, et la liberté tout court n’en font pas partie ; pour offrir plus de sécurité aux citoyens, il faut renoncer au contrôle, au pouvoir. Il faut promouvoir la liberté.

Il faut favoriser l’échange si nous voulons combattre les idées dangereuses par de meilleures idées. Il faut favoriser l’innovation si nous voulons éviter que l’avenir ne soit qu’un long passé. Il faut apprendre de nos erreurs et se rendre compte qu’aucune société, aucun pays, aucun groupe n’a jamais vu sa situation s’améliorer alors que sa liberté diminuait. Ne tombons pas dans le piège ; ne renonçons pas à la liberté. Et cessons de chercher des boucs émissaires dans le conflit qui nous oppose à nos limites.


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